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Pour un principe matérialiste fort

Compléments du livre
“L'Europe et le vide de puissance"

 

L'Europe et le vide de puissance

Essais sur le gouvernement de l'Europe au siècle des Super-États

Éditions Jean Paul Bayol – sortie mai 2008
 

Annexe 9

Chapitre 6.

L’Europe est un système multi-agents s’organisant autour d’un jeu de valeurs spécifiques

 

Nous avons dans les pages précédentes suggéré plusieurs directions et projets qui pourraient selon nous contribuer à rendre à l’Europe la puissance et la souveraineté qu’elle est en train de perdre. Mais comment avec des orientations si différentes, s’échelonnant dans des durées elles-mêmes différentes, conserver l’unité d’action qui serait nécessaire pour éviter que ne s’accroissent encore la division et le désordre caractérisant les comportements politiques des sociétés européennes ? Comment de plus obtenir un minimum de consensus de la part de centaines de millions d’Européens aux intérêts divergents, ceci d’autant plus que les programmes proposés nécessiteront des investissements que ces Européens devront d’une façon ou d’une autre, financer au moins en partie par des sacrifices sur leurs consommations non prioritaires. Il faut se poser sérieusement la question car l’organisme que nous avons constamment évoqué, l’Europe, n’est pas en réalité un véritable organisme, doté d’une cohérence suffisante pour que les différents remèdes que nous proposons de lui appliquer s’additionnent et coopèrent à son développement au lieu de se disperser ou se combattre.

La médecine moderne sait qu’une personne victime d’un accident ayant produit des pathologies multiples ne doit pas être soumise à des traitements indépendants les uns des autres, s’attaquant séparément à chacun des organes atteints. C’est d’abord l’organisme tout entier et son état général qu’il convient de restaurer. Mais une collectivité sociale et politique n’est généralement pas considérée comme un individu, même si dans le langage courant on tend à la personnaliser. Comment alors obtenir d’elle qu’elle se comporte de façon cohérente, afin de pouvoir réagir comme le ferait une personne physique individuelle placée dans un environnement complexe : élaborer d’elle-même une image cohérente, se situer face à ses alliés et adversaires, optimiser l’emploi de ses ressources, se projeter dans le futur en élaborant des stratégies de survie.

Aujourd’hui, la science des systèmes complexes montre que, dans beaucoup de registres, les sociétés animales et humaines se comportent spontanément comme des organismes vivants de grande taille, généralement qualifiés de super-organismes (1). On y met en évidence de nombreux organes et fonctions qui sont analogues, avec quelques différences de taille et de nature, à l’équipement assurant la survie d’un organisme individuel plongé dans un milieu très sélectif : des organes sensoriels et des membres (dits effecteurs en robotique), des appareils respiratoires, digestifs, circulatoires, un système immunitaire, un système nerveux et finalement un cerveau générant une conscience de soi et une aptitude à la prise de décision dites intelligentes.

Cependant, de même que les individus, animaux ou humains, ne sont pas dotés de corps et d’intelligences leur conférant des performances équivalentes, de même toutes les sociétés ne constituent pas des super-organismes également armés pour la survie compétitive. Si bien qu’au cours de l’histoire, les super-organismes sociaux ont très inégalement survécu aux contraintes. Les uns ont disparu faute de pouvoir s’adapter, d’autres au contraire se sont fortifiés et ont prospéré, au moins sur des durées multiséculaires.

En poursuivant cette comparaison et en reprenant les considérations sur la puissance présentées dans le chapitre 1, nous sommes tentés de constater que le super-organisme européen se comporte aujourd’hui, dans un monde de prédateurs bien mieux armés que lui, comme une sorte de vaste ectoplasme aux organes sinon paralysés du moins faibles et quasi inopérants. Faute d’organes sensoriels et moteurs réactifs, de métabolismes vigoureux, de système immunitaire efficace, de cerveau capable de générer des représentations de soi mobilisatrices et d’élaborer des stratégies pertinentes, ce « grand corps malade »(2) court le risque d’être phagocyté sans pouvoir réagir en temps utile. Plus grave, aux remèdes que de bons docteurs voudront lui administrer, il réagira mal car ces remèdes se disperseront dans un organisme incapable de les rapprocher et les synthétiser afin d’en tirer des révulsifs globaux.

Comment, docteur, transformer ce grand corps malade, apparemment plus vieux que son âge, en personne fringante et compétitive ? Dans les dernières années, les médecins qui se sont penchés sur la question ont suggéré de donner à l’Europe un squelette juridique. Autrement dit, au-delà des Traités successifs qui avaient permis de rassembler des éléments un peu hétéroclites, l’idée leur était venu de bâtir un cadre d’ensemble, à la fois squelette (où même exosquelette(3)) et armure externe. Ce fut le projet de Traité constitutionnel. Les historiens et les juristes constitutionnalistes savent que beaucoup de nations ne sont vraiment devenus des Etats qu’après s’être dotées d’une constitution définissant les différents pouvoirs internes, leurs relations avec les citoyens et les modalités de leur fonctionnement. Mais une constitution, comme toute construction juridique, ne peut pas précéder les faits, c’est-à-dire en l’espèce la volonté de vivre ensemble dans un certain cadre, si cette volonté n’existe pas assez explicitement. Les constitutionnels européens, chargés de rédiger le projet, en étaient bien conscients. Ils n’avaient pas osé proposer de construire un véritable Etat, sur le mode fédéral des Etats-Unis, pensant que l’affectio societatis des Européens n’était pas suffisante pour qu’ils acceptent d’y aliéner une part importante des compétences des Etats nationaux.

Nous pensons pour notre part qu’ils ont eu tort. Beaucoup de ceux qui se sont montrés hostiles au projet de constitution l’ont été parce que celui-ci n’allait pas assez loin et ne permettait pas de construire une véritable autorité étatique commune, suffisamment puissante pour faire prévaloir des intérêts communs à long terme face aux démembrements imposés par le jeu du marché. Une telle autorité, dans leur esprit, aurait pu incarner l’intérêt général et la puissance publique face aux intérêts privés divergents qui, au nom du libéralisme et de la mondialisation, ne voulaient pas que l’Europe se construise en tant que puissance autonome. Il est vrai qu’un tel schéma n’aurait pas été compatible avec le dogme libéral que beaucoup des rédacteurs du projet – principalement ceux situés politiquement à droite - n’entendaient pas remettre en cause. Il s’agissait donc d’une mission difficile, sinon impossible.

Le projet de constitution prévoyait cependant un certain nombre d’organes et de règles qui auraient permis à l’Union Européenne de commencer à se comporter en fédération d’Etats-Nations, selon l’expression de Jacques Delors. Les Etats nations demeuraient très largement souverains. Cependant, dans des domaines essentiels tels que la diplomatie et un certain nombre d’autres compétences communes, l’Europe était doté de représentants uniques, pouvant parler d’une seule voix. L’élection au suffrage universel d’un président européen était prévue. De plus, la règle de l’unanimité, véritablement paralysante dans une Union dorénavant composée de 25 membres de taille, traditions et intérêts différents était abrogée dans certains domaines, les décisions pouvant être prises à la majorité qualifiée.

Il est vrai qu’en ce qui concernait le point, important pour beaucoup de citoyens, des pouvoirs de l’Union face aux acteurs économiques, la sacro-sainte loi libérale du marché n’était pas remise en cause. La constitution, notamment, n’évoquait pas la question des services publics et n’évoquait pas la perspective d’interventions régaliennes en matière de grands programmes à long terme. Elle a donc donné l’impression à ceux qui voulaient combattre la globalisation sous l’égide américaine qu’elle ouvrait grande la porte à un libéralisme sur lequel il aurait été très difficile de revenir.

Là encore, ce jugement était sans doute faux. Le libéralisme est revenu en force, sous l’égide des précédents Traités, qui sont encore plus empreints de libéralisme économique que ne l’était le projet de Traité. Mais il n’est pas interdit, après quelques mois, de penser que le chantier constitutionnel qui vient d’être rouvert avec l’adoption du projet de traité simplifié permettra aux institutions européennes d’être à nouveau quelque peu renforcées, à l’occasion des prochaines conférences intergouvernementales.

On peut craindre malheureusement que les améliorations, dans le sens d’un pouvoir plus grand donné à des organes représentants l’Union dans sa totalité, restent encore assez marginales. Les Etats membres ne retiendront sans doute pas l’idée d’un gouvernement économique de l’Europe évoquée par Jean-Pierre Chevènement et moins encore un schéma beaucoup plus fédéral, sur le modèle proposé par le Premier ministre belge Guy Verhofstadt (4).

Quoiqu’il en soit, nous pensons que, à nouveau, mettre la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire faire précéder les faits par le droit, ne sera pas suffisant pour susciter un enthousiasme assez large de la part des nombreux citoyens qui voudraient véritablement faire de l’Europe une puissance capable d’influer sur l’évolution du monde globale en fonction des valeurs qu’ils souhaitent exprimer. Autrement dit, concrètement, il faudrait engager le processus auquel pour notre part nous avons consacré ce livre : montrer aux Européens à quoi pourrait servir une Europe juridiquement renforcée. Quels grands objectifs défendrait-elle, au service des Européens mais aussi de l’humanité toute entière ? Quels changements dans les comportements, les habitudes de consommation, les formes d’expression la défense de ces objectifs imposerait-elle ? Comment des gouvernements, des services publics, des administrations économiques pourraient-ils s’impliquer dans la cogestion de ces projets avec les citoyens (ce que nous avons ici qualifié de retour à l’économie mixte ou au colbertisme) ?

Autrement dit, il ne faudrait plus tenter d’imposer aux citoyens européens, par le haut, des institutions dont ils ne ressentiraient pas intuitivement le besoin. Il faudrait au contraire profiter des situations où l’absence d’institutions européennes adéquates, face à des menaces croissantes, sera ressentie comme insupportable par les principales composantes de l’opinion européenne. On pourrait alors montrer comment une Europe mieux charpentée, mieux gouvernée, permettrait aux Européens de faire face, plus efficacement que dans le désordre, aux dangers qui les menaceront. Tout au long de ce livre, nous avons expliqué que ces dangers n’étaient pas imaginaires. Nous avons essayé d’expliquer aussi que des remèdes étaient à portée, à condition de consentir un minimum de sacrifices au regard des habitudes de facilité découlant d’un abandon de souveraineté généralisé. Ce sera pensons-nous dans ces perspectives qu’il faudra poursuivre la construction institutionnelle.

Section 1. Le concept de champ organisationnel européen

L’Europe, face à ses concurrents, dispose-t-elle d’une originalité qui lui procurerait des avantages propres ? Si cette originalité était liée en profondeur à l’histoire et à l’organisation des sociétés européennes, nous pourrions alors y voir une force structurelle et structurante. Qu’en est-il ?

Pour répondre à cette question, il faut s’interroger sur ce qui distingue l’Europe des autres pays et continents, faisant sa faiblesse actuelle mais aussi peut-être pouvant faire sa force de demain, à condition que les Européens eux-mêmes prennent conscience de ce que pourraient être leurs vertus spécifiques dans un monde qui va changer extraordinairement vite à échéance de quelques décennies.

La propriété unique de l’Europe est d’être constituée non seulement de 27 Etats tous différents les uns des autres (en attendant de nouveaux membres probables) mais de plusieurs centaines d’entités socio-culturelles à l’intérieur de ces Etats. Chacune de ces entités présente ses spécificités, découlant d’une histoire souvent très ancienne, lui permettant de devenir un pôle de développement original dont l’activité spécifique bénéficierait à l’ensemble. On se trouve là en présence, pour parler en termes informatiques, d’un système multi-agents adaptatif, un peu analogue à ce qu’est le système immunitaire dans l’organisme vivant. Un système immunitaire en bon état doit toujours pouvoir, en présence d’une agression extérieure (un antigène) générer l’anticorps approprié qui détruira l’agresseur. Ce système multi-agents pourrait aussi être comparé à un génome mutant en permanence, sur le mode aléatoire. Les mutations qui se révèlent aptes à faciliter l’adaptation du génome à des contraintes externes elles-mêmes aléatoires sont conservées, les autres éliminées. Ainsi organisé, le système peut à la fois résister aux agressions et s’adapter aux changements du milieu. Concrètement, ceci veut dire que l’Europe, dans sa grande diversité, devrait être capable de trouver une réponse appropriée à n’importe quel type d’agression externe. Elle devrait également pouvoir générer en permanence des solutions nouvelles susceptibles de répondre aux nouveaux défis de l’environnement.

Nous avons indiqué plus haut que le niveau de vie et le niveau culturel moyen des Européens sont encore très élevés, comparés à ceux du reste du monde. L’avantage va certainement se réduire au fur et à mesure de la montée en puissance d’autres grandes économies, mais il laisse des marges de manœuvre dont il faudrait profiter dans l’immédiat. De plus, conséquence en partie de cela, les Européens sont de plus en plus connectés à Internet et aux débats d’opinions à travers les grands médias. Beaucoup ne s’y comportent pas en simples « touristes » mais en véritables producteurs. Tous les journaux, journaux traditionnels ou journaux en ligne, offrent désormais des espaces de dialogue avec leurs lecteurs permettant de collecter toutes les réactions, des pires aux meilleures. Les citoyens, de leur côté, multiplient les blogs personnels. On vient ainsi d’apprendre qu’un Français sur 3 (sinon davantage) a créé son blog sur Internet – ce qui aurait été inimaginable il y a quelques années où l’on déplorait le retard français. Les contenus de ces blogs ne sont pas tous dignes d’un cours à la Sorbonne, mais la question n’est pas là. L’important est qu’un Français sur 3, généralement jeune, éprouve le besoin de s’exprimer et d’ouvrir des dialogues, c’est-à-dire de rassembler tout son potentiel intellectuel pour se comporter en sujet communiquant et pensant.

Inévitablement, ces sujets s’impliqueront de plus en plus, en tant qu’acteurs, dans la société de l’information et des connaissances qui ne fait que commencer à s’installer dans le monde et en Europe.

Il faut reconnaître que l’Europe n’est pas seule à mettre les nouveaux médias interactifs au service des débats politiques. La société américaine, qui a longtemps eu une avance importante dans l’usage de l’Internet, reste encore, malgré une surveillance policière accrue découlant du Patriot Act, un modèle de démocratie numérique. Il en est de même des autres pays occidentaux, Canada, Australie, Nouvelle Zélande et, dans une certaine mesure, du Japon. Mais quand on voit les obstacles que mettent encore à la dissémination des réseaux les gouvernements de pays comme la Chine ou des Etats musulmans, on ne peut que se féliciter d’être européen.

Un autre point relatif à ce phénomène découle de la diversité culturelle européenne. Chacun des auteurs s’exprimant sur les réseaux interactifs européens utilise en général sa langue et non en anglais pourtant considéré comme l’outil universel de communication sur Internet. Ceci est à la fois un inconvénient et un avantage. Certes, il faut utiliser l’anglais pour accéder aux documents scientifiques ou pour communiquer aisément, dans une sorte d’esperanto universel. Mais en revenir à sa langue maternelle est important car celle-ci plonge aux sources mêmes de la culture et de la créativité. De plus, grâce aux futurs outils de traduction en ligne (5) il sera de plus en plus facile de circuler d’un paysage culturel à l’autre sans passer par un anglais réducteur et envahi de « mèmes » américanistes, c’est-à-dire d’images structurantes provenant de l’idéologie américaine actuellement dominante.

Ajoutons que, chaque pays européen ayant, nous l’avons indiqué, des attaches linguistiques et culturelles avec un ou plusieurs autres pays hors d’Europe, le fait qu’un nombre de plus en plus grand de citoyens européens publient dans leur langue suscite un nombre beaucoup plus élevé de lecteurs dans le reste du monde. Ces lecteurs sont par définition des sympathisants sinon des alliés potentiels.

Ceci dit, pour le moment, il ne faut pas s’illusionner sur l’intérêt pratique de cette diversité de points de vue. D’une part, plus les réseaux offrent de facilités d’interactions, plus ils sont piratés par des malveillants de toutes sortes qui les détournent à leur profit. Mais avec quelques outils adéquats, on peut limiter leur nuisance. C’est l’éclatement des points de vue en millions d’expressions différentes qui effraie actuellement. L’opinion n’est plus une, telle que celle à qui était censé s’adresser le journal télévisé traditionnel de 20h. De ces millions de micro-opinions, peut-on espérer, même compte tenu des technologies les plus récentes (6), une contribution notable à la construction de l’unité culturelle européenne. Il ne s’agit pour le moment en effet que d’une juxtaposition d’isolats culturels ne pouvant pas communiquer entre eux pour échanger des contenus sémantiques ou « sens » et moins encore pour construire des ensembles de significations qui soient à la fois nouveaux et dynamiques. Mais les technologies évoluent vite. Les moteurs de recherche fournissent actuellement les listes des sites et articles les plus consultés dans les principales langues européennes, ceci à partir de différentes références : noms d’auteurs, concepts, images. Il sera bientôt possible d’obtenir des renseignements plus fins portant sur les contenus eux-mêmes. L’utilisateur disposera ainsi de l’équivalent de sondages d’opinion certes sommaires mais facilitant des études plus poussées (7).

Une grande réactivité externe et interne

Au vu de ces diverses considérations, on peut penser que l’ensemble des entités politiques et sociologiques constituant l’Union européenne devrait pouvoir, dans un univers de plus en plus dangereux et incertain, mieux s’adapter aux risques et changements que ne le feraient des ensembles dotés peut-être de ressources plus abondantes, mais handicapés par leur monolithisme (8). Ceci pourrait se faire, au plan défensif comme au plan offensif, non seulement au bénéfice des Européens seuls, mais à celui du monde global, dont l’Europe ne peut se séparer. Nous avons évoqué précédemment la fin possible de l’Empire américain. Si cette fin survenait, ce serait parce que, enfermés dans leur langue, leur idéologie, leurs certitudes et même leur puissance (sans parler de l’illusion qu’ils semblent parfois se faire d’être guidés par un Dieu à eux), les décideurs politiques et économiques de l’Empire n’auraient pas vu se préciser les dangers ni pu développer en temps utile les défenses nécessaires. Au contraire, dans l’Europe beaucoup plus souple, contrastée, parcourues d’oppositions internes, il se trouverait bien face à de nouveaux périls quelque autorité plus éveillée que les autres pour sonner l’alerte et inventer une parade qui bénéficierait à l’ensemble (9).

La réactivité propre à un système multi-agents adaptatif qui semble caractériser l’Europe est renforcée par deux facteurs essentiels confortant son ouverture au monde global. Le premier est que chacun des sous-ensembles de l’Europe entretient avec les autres ensembles du monde des traditions de coopération voire d’amitié, doublées d’une bonne connaissance des problèmes respectifs. L’Espagne et l’Italie sont très proches des pays sud-américains et maghrébins, l’Allemagne et les pays de l’Est européens le sont de leurs voisins des frontières orientales, la France des pays moyen-orientaux, maghrébins et sub-sahariens, la Grande Bretagne de l’Inde et de l’Asie du sud-est, les Etats scandinaves du Canada et du monde arctique…On pourrait poursuivre et affiner l’exercice en dessinant sur un globe terrestre une sorte de réseau en toile d’araignée dont l’Europe serait le centre et dont les branches se prolongeraient dans le monde entier. Certaines de ces branches pourraient même s’interconnecter avec des correspondants aux Etats-Unis où quelques milieux libéraux sont restés attirés par l’Europe et respectueux de son désir d’autonomie.

Le deuxième facteur de réactivité compétitive de l’Europe, découlant un peu d’ailleurs de ce qui précède, tient à son statut politique hybride. Celui-ci est loin d‘être parfait et devra être amélioré. Mais d’ores et déjà il représente un ensemble unique au monde, souvent admiré à l’étranger, la conjugaison et l'articulation des différents niveaux de souveraineté, régional, national et supranational. Cette conjugaison permet d’éviter l’écueil d’un souverainisme national réducteur comme celui d’un fédéralisme supranational annihilateur. On a parlé de fédération d’Etats-nations. L’expression peut prêter à l’ironie, car prise au pied de la lettre, elle pourrait signifier l’impuissance – ce qui est d’ailleurs trop souvent le cas actuellement. Mais dans une perspective plus dynamique, la fédération d’Etats-nations pourrait symboliser la force d’une alliance concertée entre nations apportant à l’ensemble leurs capacités propres de mobilisation. Dans ce cas, il ne faudrait pas réduire les spécificités nationales au nom de l’intégration européenne, mais il ne faudrait pas non plus à l’inverse les exalter au risque d’empêcher les rapprochements nécessaires. La ligne de conduite serait alors : compétition (si possible amicale) entre nous et front commun face au reste du monde.

Un organisme défini par un champ organisationnel spécifique

Existe-t-il un champ organisationnel européen ? L’étude de la vie dans la nature montre qu’il est aisé d’y identifier autant d’organismes complexes que l’on veut, selon l’échelle à laquelle on se place, et l’intérêt que l’on aura à procéder à de telles distinctions. Mais l’esprit humain s’est habitué à réserver le terme d’organisme aux organismes vivants biologiques dotés notamment d’une enveloppe corporelle, d’un génome, d’un plan de reproduction et le cas échéant d’un cerveau. C’est avec beaucoup de prudence qu’il accepte de considérer les entités sociales comme des organismes à part entière, pour la raison simple qu’il est difficile de leur attribuer des corps, des génomes et des cerveaux en propre. On admet aujourd’hui que la réunion ou symbiose d’organismes simples peut par émergence faire apparaître un superorganisme plus complexe que les organismes constitutifs, mais on se refuse généralement à étudier ce superorganisme comme on le ferait d’organismes simples.

Ce refus d’ouvrir les yeux sur les superorganismes qui nous entourent et dont nous sommes souvent les éléments constitutifs, conduit à une cécité politique grave. Nous avons évoqué dans un ouvrage précédent (10) les analyses fructueuses de la société proposées par Howard Bloom, en utilisant ce concept de superorganisme. Nous n’y reviendrons pas ici, sauf à rappeler que ces approches sont tout à fait ignorées en France ou même en Europe. Reprenons seulement notre première question : peut-on considérer l’Union européenne comme un superorganisme social, ou plus simplement comme un organisme de la vie sociale comparable aux organismes vivants de la biologie ?

La réponse sera évidemment affirmative. L’Union européenne est un organisme dont les éléments très divers sont liés ensemble par ce que Alain Cardon appelle un « champ organisationnel » :

« Nous appelons champ organisationnel l'ensemble structuré et fini des contraintes exercées localement et aux diverses échelles d’organisation existantes, sur les mouvements de tous les éléments de la structure matérielle d'un objet organisationnellement complexe limité par une membrane. Cet ensemble de contraintes permet à cet objet d'exister tel qu’il existe, avec une autonomie et une certaine régularité comportementale interne et externe. »

« On va considérer l'espace de l'objet comme formé de potentialités à générer et gérer des processus. Un objet organisé sera réalisé à partir de telles potentialités, le nombre et les interactions de ceux-ci déterminant le degré de complexité de l'objet. L'objet sera défini par ses processus qui conforment la matière et l'énergie dont il est finalement fait dans l'enceinte perméable de la membrane qui le délimite. On considérera l'objet comme formé d'un ensemble fini de points d'un espace organisationnel abstrait. En chacun de ces points, l'objet sera caractérisé, défini, par un petit espace organisationnel déterminant le processus qui se déroule en cet endroit, avec ses caractères propres et les liens avec les processus adjacents. Lorsqu'on est dans le continu des mathématiques, on appelle cela un espace fibré, un espace où en chaque point, le phénomène local est décrit dans un petit espace abstrait. La théorie des champs utilise systématiquement cette notion d'un espace fait d'espaces. On peut alors définir les mouvements entres les points de l'espace fibré comme des coordinations, des synchronisations et on peut même penser, en généralisant les fibres, à des changements d'échelles. »

« Le champ organisationnel sera donc représenté, en chacun de ses points, qui sont en nombre fini, par l'état organisé du processus en cet endroit. Il pourra y avoir un processus très attractif, un processus faible, une rupture … en tenant compte des voisinages avec les autres points, avec les autres processus. On décrira ainsi l’objet, par ce champ organisationnel qui est la manifestation de l'état organisé de toute la matière le constituant l'objet, à une certaine échelle. Il s'agit de l'échelle organisationnelle. On prendra en considération, dans l'observation, les processus significatifs, ceux qui conduisent à des effets propagés pertinents. Plus particulièrement, on s'intéressera aux processus qui contraindront et structureront à chaque moment les processus autonomes exprimant, eux, la « matière capable de mouvements » composant l’objet. Il s'agit donc bien d'un champ, mais conçu comme une potentialité organisatrice, qui incite au déploiement, à l'organisation de processus matériels ou sociaux pour les faire exister de telle ou telle façon, à certains endroits et pas à d'autres. Un champ organisationnel sera donc, simplement, un ensemble fini de processus régulateurs et organisateurs qui contraignent la matière disponible, elle-même formée de champs mais physiques dans ce cas, à prendre finalement telle ou telle forme (11).»

Appliquons cette définition à l’Union européenne considérée comme un objet organisationnellement complexe. On peut la définir comme un ensemble d’une grande série de processus autonomes relatifs au fonctionnement de ses acteurs : administrations, entreprises, individus se livrant à différentes activités politiques, administratives, économiques et sociétales. Ces processus s’exercent à l’intérieur d’une frontière ou membrane qui les isole du reste du monde. La frontière ou les frontières seront géographiques, politiques, juridiques. A l’intérieur de cette frontière, les processus ne seront pas libres de s’exercer au hasard. Ils devront répondre à certaines règles communes. Autrement dit, les processus seront contraints par un champ organisationnel découlant de différentes forces caractéristiques de l’Union, par exemple les textes communautaires précisant la forme et le contenu des activités soumises au droit communautaire (c’est-à-dire ne relevant pas de la compétence de chaque Etat, en application du principe de subsidiarité). Ce champ distinguera sans ambiguïté les processus propres à l’Union de ceux intéressant des objets autres que celle-ci. Il labellisera les premiers comme « communautaires » et les seconds comme, par exemple, « extra-communautaires ».

Tous les processus ou activités externes à l’Union et entrant en interaction avec elle seront soumis à ce champ, comme le sont des objets célestes entrant dans le champ gravitationnel d’un astre massif. Ou bien ils seront eux-mêmes contraints par des champs organisationnels plus forts, si bien qu’ils ne seront pas attirés par le champ de l’Union. Ils pourront même lui « arracher de la matière ». Ou bien au contraire ils seront contraints par des champs organisationnels faibles et ils seront attirés par l’Union, jusqu’à s’insérer dans son enveloppe et rejoindre les autres processus définissant cette dernière. On peut illustrer ceci en prenant l’exemple d’un pays non encore membre de l’Union européenne, tel que la Turquie (12). S’il est soumis à l’attraction d’un objet massif (tels que la superpuissance américaine ou diverses influences arabo-islamiques (13)) il échappera à l’attraction gravitationnelle de l’Union. Si ce n’est pas le cas, il la rejoindra.

Un objet ou processus qui rejoint l’Union européenne, en traversant sa frontière et en subissant l’influence de son champ organisationnel, se trouve transformé afin de devenir compatible avec son nouvel environnement, sans perdre pour autant son originalité. Ainsi, des pays ou collectivités non européens ayant l’habitude de régler leurs conflits par des affrontements armés devront en entrant dans l’Union abandonner cette pratique et adopter celle de la négociation diplomatique, grâce à laquelle l’Union s’efforce de bannir les conflits en son sein (14).

Le cas de la Pologne et de la Suisse face au champ organisationnel européen

Aujourd’hui, assez curieusement, cette influence du champ organisationnel européen pourrait être détectée au regard de la situation contrastée de la Pologne et de la Suisse. Les libéraux polonais ont fin octobre 2007 repris le pouvoir aux frères jumeaux conservateurs Kaczynski, après leur avoir infligé une lourde défaite aux élections législatives. Le parti libéral Plateforme civique (PO) dirigé par Donald Tusk a appelé les Polonais à la réconciliation après les divisions qu'a connues le pays depuis l'arrivée au pouvoir des frères Kaczynski il y a deux ans. Le gouvernement libéral adoptera la Charte des droits fondamentaux, incluse implicitement dans le nouveau traité européen et refusée par les Kaczynski.

C'est une bonne nouvelle pour l'Europe. Cette grande nation qu'est la Pologne s'était marginalisée par les prises de positions nationalistes et traditionalistes du précédent gouvernement. Cependant les partisans de l'Europe-puissance ne se feront pas d'illusions prématurées. Le Parti Libéral va se montrer, comme son nom et son programme l'indiquent, un chaud partisan de l'ouverture à l'extérieur et du recul de la régulation publique. Son modèle serait l'Irlande, qui s'est enrichie en accueillant tous les investissements étrangers désirant échapper aux taxes, aux obligations sociales et aux contrôles administratifs. Vis-à-vis des Etats-Unis cependant, le Parti libéral semble devoir prendre du recul et répudier l'allégeance précédente. Le désengagement militaire en Irak est déjà annoncé. Il semblerait également qu'une renégociation de la part polonaise dans le système AMD soit envisagée.

L'évolution de la Pologne montre bien le fonctionnement du principe de l'auto-association stabilisatrice en œuvre dans les systèmes symbiotiques biologiques. On l’avait déjà observé lors des déviances populistes de l'Autriche. Le poids des associés et de la ligne commune qu'ils expriment fini par s'imposer, pour le plus grand bien de l'ensemble comme de celui des nouveaux membres. Ceux-ci cependant, entrés dans le système commun, conservent certaines de leur spécificité dont l'ensemble peut s'enrichir. C'est pourquoi nous pensons qu'après quelques mois pendant lesquels les Polonais s'enchanteront d'être redevenus de « vrais libéraux », ils comprendront face aux crises qui attendent l'Europe la nécessité d'un retour à un interventionnisme de puissance – très différent d'ailleurs du contre-modèle de type communiste dont les Polonais, à juste titre, ne veulent plus. La Pologne est plus grande et en plus mauvais état que l'Irlande. Les solutions ayant réussi – provisoirement – à cette dernière, ne pourront pas être reprises directement par Varsovie.

La Suisse, en cette fin d'octobre, a montré au contraire que les vertus de l'auto-association stabilisatrice ne jouent pas en sa faveur, simplement du fait qu'elle n'est pas membre de l'association, c'est-à-dire de l'Union européenne. L'Union Démocratique du Centre UDC a été le grand vainqueur des élections législatives. Le parti de Christophe Blocher a renforcé son statut de première formation politique du pays acquis il y a quatre ans. L'UDC enregistre cette progression après une campagne axée sur l'immigration et l'insécurité, symbolisée par son affiche montrant 3 moutons blancs expulsant un mouton noir. Ueli Maurer, le président du SVP, le pendant de l'UDC en Suisse alémanique, s'est félicité de cette victoire, qui selon lui sonne le glas des velléités d'adhésion de la Suisse à l'Union européenne. Qu'ajouter de plus pour ce qui nous concerne : tant pis pour l'Europe, tant pis pour la Suisse et tant mieux pour les fraudeurs de toutes natures qui font la fortune de l'Union des Banques Suisses.

Nous aurions aimé cependant voir la Suisse, au cœur de l'Europe, la rejoindre en lui apportant ses points forts, plutôt qu'offrir ainsi des modèles au populisme et à l'isolationnisme toujours prêts à s'exprimer dans les pays européens. Notamment en Hollande, pour ne pas la citer.

Un organisme organisationellement complexe

A la première question que nous nous sommes posée : « peut-on considérer une entité géopolitique (telle l’Union européenne) comme un organisme vivant évolutif en compétition darwinienne avec d’autres ? » nous pouvons donc répondre par l’affirmative. L’Union européenne est un organisme vivant particulier, relevant du domaine social. Cet organisme est défini par un certain champ organisationnel s’exerçant à l’intérieur de ses frontières. Il est en compétition darwinienne avec d’autres organismes de même nature. Cette compétition définit le type d’évolution qu’il subit. Dans certains cas, il gagne des forces en les prélevant sur des organismes plus faibles que lui. Dans d’autres il en perd au bénéfice d’organismes plus forts. Son avenir n’est donc pas prédéterminé.

Si l’Union européenne peut être considérée comme un organisme complexe, elle ne peut être assimilée à un système complexe entièrement connaissable comme l’est un ordinateur ou une fusée. Il s’agit d’un objet entrant dans la catégorie de ce que Alain Cardon a nommé les objets organisationellement complexes. Nous ne reviendrons pas ici sur les caractéristiques de ces objets, que nous avons nous-mêmes analysés sommairement (15). Rappelons simplement ici que ces objets, qui sont ceux du monde en général, cosmos, milieux biologiques, milieux environnementaux, milieux sociaux, ne peuvent être décrits exhaustivement par quelque observateur que ce soit, qu’il soit situé à l’intérieur ou à l’extérieur de l’objet. Tout au plus peut-on en donner des modèles statistiques très approximatifs, et toujours en retard sur leur évolution intrinsèque. L’observateur est en effet inclus dans l’entité observée. Chacune de ses observations modifie cette entité. En retour, l’entité réagit à l’observation en modifiant l’observateur. La seule façon de modéliser de tels objets est, selon les théoriciens de l’intelligence artificielle, de les représenter en utilisant des systèmes massivement multi-agents dont l’évolution se fera en miroir de celle de l’objet.

Concrètement, pour reprendre l’exemple de l’Union européenne utilisé jusqu’ici, ceci voudra dire que personne, même en utilisant les instruments les plus sophistiqués, ne pourra décrire en détail l’organisme qu’elle constitue. Que sont ou seront ses frontières exactes ? Que sont ou seront les processus influencés par son champ organisationnel et comment réagiront-ils à ce champ ? Comment analyser autrement que globalement l’influence d’un processus sur les autres et sur l’Union dans son ensemble ? Nul n’en saura rien avec précision. On ne pourra que se livrer à des conjectures, qui pourront à tout moment être démenties par de nouveaux phénomènes jusqu’ici non pris en compte.

On dira que cette analyse peut s’appliquer à toutes les nations et grandes organisations politiques. Ni l’Amérique ni la Russie ne sont susceptibles de descriptions simples permettant des prévisions fiables. Les dirigeants qui ont prétendu, tel depuis le 11 septembre 2001 le président américain G.W. Bush, savoir où ils vont et où ils mènent le monde, s’illusionnent et trompent ceux qui leur font confiance. Mais notre lecteur pourra convenir que, compte tenu notamment de tout ce qu’il sait de l’histoire et de la configuration actuelle de l’Europe, l’entité européenne bat tous les records de complexité. On doit donc se persuader qu’il ne sera probablement jamais possible de prévoir l’évolution future immédiate ou à terme de l’Union, soit en s’appuyant sur des prévisions relatives à l’évolution de ses processus (eux-mêmes d’ailleurs constituant des objets organisationellement complexes), soit en faisant des hypothèses sur l’évolution du milieu extérieur au sein duquel l’Union agit - ceci d’autant plus que l’évolution de l’Union et celle de son milieu interagiront en permanence. Pratiquement, on pourra toujours faire quelques hypothèses relatives à l’avenir, reposant sur des calculs probabilistes, mais elles resteront fragiles et toujours sujettes à discussion.

On voit que dans ces conditions, la gouvernance à terme de l’Union, ou des entités qui la composent, relèvera plus de la divination que des sciences exactes. L’Union européenne, comme les autres entités du monde social et politique, ne sera ni prévisible ni véritablement gouvernable. Son évolution sera déterminée par d’innombrables agents non perçus ou même non perceptibles. Les gouvernements auront le droit et même le devoir de gouverner cependant, mais en restant modestes. Si déjà ils peuvent en temps utile prendre conscience des grands types d’évolution déjà engagés et y réagir par des mesures aussi appropriées que possible, ils auront rempli leur rôle.

C’est à la lumière de ces considérations que le lecteur devra comprendre les très nombreuses orientations que nous avons proposées dans cet essai, concernant l’avenir de l’Europe et du monde. Les gouvernements et les citoyens pourront toujours décider de faire ceci ou cela pour améliorer la compétitivité de l’Union européenne, celle de la société occidentale et l’avenir du monde en général. Rien ne pourra leur garantir a priori que ces orientations seront les bonnes.

Section 2. Des valeurs immunisantes

Nous en revenons après ce détour au thème principal de ce livre. La demande de structures institutionnelles nouvelles ne sera pas imposée d’en haut. Elle devra provenir d’en bas, en sous produit de grands programmes européens permettant aux citoyens de comprendre clairement à quoi pourrait servir une union européenne renforcée. Mais pour ce faire, c’est-à-dire pour créer un champ organisationnel européen, le rôle des valeurs auxquelles, implicitement ou non, se réfèrent les Européens jouera un rôle très important. Ces valeurs contribuent à orienter les comportements de beaucoup de personnes, soit dans la vie quotidienne soit à l’occasion de manifestations collectives telles que des élections. Il est donc indispensable d’y consacrer quelques développements, alors que nous approchons du terme de notre essai.

Appelons valeurs un ensemble de convictions, rationnelles ou irrationnelles qui confèrent à un individu une personnalité profonde. Ces convictions sont si profondément implantées que beaucoup de personnes préfèrent sacrifier des intérêts vitaux, sinon la vie elle-même, plutôt que les renier. Constater leur existence relève de l’observation factuelle et n’entraîne pas de jugement moral absolu sur leur légitimité ou sur celle des valeurs qui dans d’autres sociétés, s’y opposent. Si je suis convaincu que la peine de mort n’est pas compatible avec la conception européenne du droit, rien ne me fera changer d’opinion, même si l’ensemble du monde, hormis l’Europe, appliquait la peine de mort. Cependant, en principe, je n’irai pas soutenir des campagnes d’ingérence humanitaire musclée (c’est-à-dire faisant appel à la force) pour éradiquer la peine de mort dans les Etats voisins. Si les Américains et les Iraniens se trouvent bien de la peine de mort, c’est leur affaire. Cependant, sauf contraintes professionnelles, je n’irai pas m’établir dans de telles sociétés. Je préférerai rester vivre en Europe, où l’air (au moins à cet égard) est plus frais.

Nous pouvons, en simplifiant beaucoup, répartir les valeurs autour desquelles s’est construite et devrait continuer à se construire l’identité européenne en deux catégories, les valeurs immunisantes et les valeurs dynamisantes. Appelons valeurs immunisantes celles qui protègent le champ organisationnel européen de l’intrusion de contre-valeurs généralement considérées par les Européens comme socialement et moralement destructrices (16). Pour faire court, nous en distinguerons trois : les droits de l’homme, l’égalité entre les sexes, la laïcité. Mais protéger ne suffit pas. Il faut aussi construire, inventer. Pour cela doivent intervenir des valeurs différentes (qui d’ailleurs peuvent entrer sur certains points en contradiction avec les valeurs précédentes). Appelons les valeurs dynamisantes. Nous proposons ici d’en retenir également trois : la république, la social-démocratie, la philosophie critique.

Il faut noter un point important, auquel nous voudrions faire réfléchir le lecteur. Aucune de ces valeurs n’est spécifique à l’Europe. Chacune d’elle, prise individuellement, se retrouve, sous des formes diverses, dans un certain nombre de pays du monde. C’est leur conjonction qui est spécifique à l’Europe. Aucune partie du monde de la planète ne réunit un tel jeu de valeurs convergentes.

Certes, les Européens ne sont pas parfaits. D’innombrables comportements criminels ou égoïstes s’y retrouvent, comme partout ailleurs. Certains pays européens, pour des raisons soit historiques soit sociales, semblent même particulièrement riches en mouvements violents recrutant particulièrement chez les jeunes d’extrême droite : néo-nazis, supporters de clubs sportifs toujours prêts à l’affrontement, casseurs divers. Il ne faut pas les confondre avec les bandes sévissant dans les banlieues des grandes villes et procédant périodiquement à la destruction d’équipements publics ou de biens privés. Ces bandes sont principalement constituées de représentants de minorités ethniques qui souffrent d’une mauvaise intégration. On les retrouve sous des formes voisines dans le monde entier. Le néo-nazisme par contre n’existe guère qu’en Europe et en Russie. Il est évidemment, lui aussi, le produit des difficultés économiques, mais il est animé d’un projet politique précis, que l’on retrouve dans les partis d’extrème-droite conservateurs et chrétiens ultra, ainsi que chez les néo-conservateurs russes. On perçoit mal leurs objectifs politiques, mais on peut penser que l’établissement de dictatures morales et politiques leur conviendrait assez, sur le modèle de ce que fut l’Espagne franquiste, le Portugal de Salazar et l’Italie fasciste.

Il va de soi que de tels mouvements représentent une véritable menace contre la démocratie. Leur audience doit être surveillée. Mais pour le moment encore ils restent marginaux. Globalement, le champ organisationnel européen défini par la conjonction des valeurs que nous allons résumer est unique. Il ne se retrouve nulle part ailleurs. C’est pourquoi l’immense majorité des gens vivant en Europe considèrent qu’il y fait bon vivre, toutes choses égales d’ailleurs.

Nous proposons de distinguer trois catégories de valeurs qui, selon nous, contribuent à immuniser les Européens contre la persistance ou le retour de comportements venus du fond des âges et jugés, (en général) asociaux, destructeurs voire criminels. Ces valeurs sont : les droits de l’homme, l’égalité entre les sexes, la laïcité

Les droits de l’homme

On a tendance aujourd’hui à ridiculiser sous le nom de « Droits de l’Hommisme » une tendance répandue en Occident et consistant à reprocher les atteintes aux droits de l’homme tels que définis par la Déclaration universelle de l’ONU (17) auxquelles se livrent certains régimes dictatoriaux militaires ou policiers. Certes, s’auto-proclamer champion des droits de l’homme est un peu facile. Chercher noise aux voisins sans se critiquer soi-même est une attitude très répandue, dans la vie internationale comme dans la sphère privée. Il faut éviter de tomber dans ce défaut. Surtout si l’argument de la protection des droits de l’homme cache en fait une forme d’agression politique. Les diplomates américains sont passés maîtres à ce jeu. Ils voudraient faire honte à leurs alliés de relations commerciales avec des pays réputés peu respectueux des droits de l’homme alors qu’eux-mêmes ne se laissent pas arrêter par ces considérations quand il s’agit de bâtir des « relations stratégiques » avec ceux dont ils estiment avoir besoin. Ceci dit, il faut avoir vécu l’enfer que peut devenir la vie dans des régimes qui ne respectent pas, même marginalement, l’une ou l’autre des libertés auxquelles les citoyens ont droit selon les termes de la Déclaration Universelle pour comprendre l’importance consistant à mettre très haut le respect des droits de l’homme, y compris et à commencer dans son propre pays.

Or les Etats européens, même s’ils ne sont pas exemplaires, se situent tous au dessus de la moyenne des pays vertueux en ce domaine. Partout, les droits individuels et collectifs sont affirmés. Ils sont souvent protégés par des dispositions juridictionnelles parfois lourdes à utiliser mais efficaces. L’entrée des pays de l’Est dans l’Union Européenne a toujours signifié pour les populations concernées l’entrée dans une nouvelle civilisation, bien éloignée des anciennes dictatures. Il s’agit d’un acquis considérable. Il faut le valoriser et, bien entendu, l’approfondir. Les institutions européennes, avec les garanties qu’elles apportent pour leur part avec la Convention européenne des droits de l’homme et la cour européenne du même nom, offrent des références très précieuses.

On dit souvent que les droits doivent s’accompagner de devoirs. C’est une évidence, qui devrait aller de soi. Chaque droit se traduit par un devoir qui s’impose aux citoyens pour qu’il soit respecté. Ainsi la liberté d’expression impose le devoir de ne pas empêcher, juridiquement ou pratiquement, l’expression par autrui de ses propres opinions – sous réserve de dispositions réglementaires et législatives d’ordre public s’imposant à tous. On pourrait concevoir une Déclaration européenne des devoirs, qui sans s’imposer juridiquement aux citoyens, représenterait un guide général. Cela sera de plus en plus nécessaire si les menaces environnementales qui pèsent sur l’Europe et sur le monde s’aggravent. Ainsi l’Europe pourrait affirmer le devoir s’imposant à chacun d’économiser l’énergie, l’eau et les ressources rares, de respecter la biodiversité, etc.

Une façon différente d’affirmer des devoirs vis-à-vis de la nature consiste aujourd’hui à définir des droits aux animaux et à certaines espèces végétales menacées. Les cyniques s’y opposent en affirmant que la nature est à la disposition de l’homme. Mais ce point de vue est de lus en plus considéré comme inacceptable. Sans tomber dans les excès des défenseurs des droits des animaux (menaces, harcèlement physique, vandalisme) des défenseurs de la cause animale, et précisément pour éviter de tels excès, nous pensons que l’Europe devrait prendre la tête du combat pour la défense des droits des animaux (18).

Les droits de l’homme, nous l’avons dit, concernent l’individu comme le collectif. Mais, dans la mesure où les individus, des deux sexes et à tout âge, sont concernés, n’encouragent-ils pas les excès de l’individualisme : le consommateur-roi, l’enfant-roi, le moi érigé en valeur suprême. Une telle démarche fait le jeu des publicitaires visant à encourager des formes de dépenses individuelles se développant aux dépends des enjeux économiques et environnementaux collectifs. Faudrait-il donc lui imposer des limites ? Nous pensons qu’en termes systémiques, la complexification des super-organismes et leur marche vers une conscience collective repose sur deux processus parallèle. L’un renforce le super-organisme en tant qu’ensemble global susceptible d’acquérir une conscience extensive de lui-même dans le monde. Mais l’autre renforce les composants du super-organisme, en dotant ceux-ci d’un nombre croissant de propriétés pour l’acquisition de connaissances et la prise de décision. On parlera à cet égard d’un renforcement bénéfique du processus d’individuation. Les philosophes politiques ont fait depuis des siècles la constatation de bon sens selon laquelle les empires où les citoyens disposent de grandes capacités d’autonomie sont beaucoup plus résistants, résilents, que ceux reposant sur la seule autorité du tyran. La même constatation s’impose quand on examine la diversification vers l’individuation des différentes cellules ou parties d’un organisme biologique complexe.

L’égalité entre les sexes

La conquête par les femmes de droits et devoirs égaux à ceux des hommes s’est engagée très tôt en Europe, environ à l’époque du siècle des Lumières. Mais elle s’est heurtée et se heurte encore à d’innombrables résistances. L’égalité absolue entre hommes et femmes demeure donc une priorité majeure. Aujourd’hui, cependant, en Europe, comme en matière de droits de l’homme, certains pensent élégant de railler le féminisme, considéré comme suranné, voire inutile sinon dangereux. Beaucoup de femmes, sous la pression il est vrai de traditions culturelles et religieuses qui combattent leur libération, rejoignent le fort parti des hommes pour qui la supériorité du sexe masculin est un pilier de la civilisation.

L’Europe, dans la lutte pour les droits des femmes, n’est pas homogène : ni géographiquement, ni socialement. De nombreuses régions européennes, autour de la Méditerranée ou dans les pays de tradition catholique, sont encore proches à cet égard des sociétés islamiques et africaines traditionalistes. Les faibles revenus n’encouragent pas par ailleurs les femmes à se donner le temps et l’éducation nécessaire à l’acquisition de leur autonomie. Des émigrations venant des pays où la femme est encore traitée en personne de deuxième ordre, sinon en esclave, peinent à se mettre au niveau des moeurs européennes dominantes. Les leaders de ces communautés - toujours des hommes, évidemment – essayent de dresser les femmes à revendiquer leur subordination comme un droit. Si les Européens laissaient faire ce retour à l’obscurantisme, ils pourraient dire adieu à un pilier essentiel de leur civilisation.

Heureusement, la plupart des Européennes, comme beaucoup d’Européens, sont depuis longtemps convaincus du caractère non seulement inéluctable mais bénéfique, de l’égalité entre les sexes. Partout où cette égalité s’installe, au travail ou dans la vie personnelle, les taux de natalité se régulent et la « transition démographique » s’esquisse, l’activité économique augmente, la créativité collective augmente et se diversifie. Les pays scandinaves en ont fait depuis longtemps la démonstration. Les pays méditerranéens de tradition catholique, où la libération de la femme est encore combattue par les églises, le découvrent à leur tour. Le meilleur service que l’Europe pourra rendre au monde, dans les années prochaines, sera de montrer aux femmes des pays traditionalistes l’exemple des femmes européennes et de l’enrichissement qu’à tous égards, elles apportent à la société. C’est évidemment par le début : l’accès à l’école, à la contraception, à l’avortement et aux métiers valorisants, aux droits civiques sans exceptions, que le combat se mène. Les dictatures le savent bien puisque leur premier objectif est d’empêcher les femmes d’avoir accès aux médias occidentaux qui pourraient diffuser des références dangereuses pour la prétendue « vertu » des femmes.

Comme toujours quand il s’agit de valeurs, on ne tombera pas dans l’excès contraire en affirmant que les femmes sont, par essence, meilleures que les hommes, ceci grâce à un caractère inné de leur nature. On se bornera à demander que la société traite les individus de la même façon, quel que soit leur sexe. Cette exigence s’étendra aussi aux personnes homosexuelles. Mais traiter les sexes de la même façon signifie-t-il que les Etats européens doivent renoncer aux mesures dites de discrimination positive. Les féministes puristes le voudraient, les jugeant contre-productives. Il faut bien voir cependant que les retards dont souffrent les femmes dans l’accession aux responsabilités, professionnelles et politiques, sont tels que de telles mesures seraient utiles, ceci partout en Europe. Nous pensons pour notre part que les Institutions européennes devraient, à tout le moins, recommander aux législations nationales d’y faire appel.

La laïcité

Le sujet est constamment débattu en Europe. Il donne lieu à de nombreux contresens mais aussi à des offensives, constamment renouvelées, des religions visant à battre en brèche ce qui est pourtant un principe fondamental des sociétés européennes. Les religions auraient voulu, notamment à l’occasion de la discussion des traités constitutionnels européens, faire reconnaître par un texte les « racines chrétiennes » de l’Europe. La majorité des représentants politiques européens s’y opposent, considérant à juste titre que ce serait là rouvrir la porte aux guerres de religions qui ont dévasté l’Europe, jusqu’à ces dernières années, et qui font rage dans le reste du monde. Les mots sans dangereux. De la reconnaissance des racines chrétiennes à l’intégration des religions dans la vie publique, il n’y a qu’un pas.

Définissons la laïcité comme une disposition légale (de préférence inscrite dans les constitutions) qui impose aux institutions publiques et à leurs représentants de ne pas se référer aux religions, à leurs prescriptions et à leurs cultures. Chacun est évidemment libre de croire ce qu’il veut, ou de ne pas croire. Mais il ne doit pas trouver l’appui d’une institution publique, par exemple l’école, pour propager sa foi. La sphère du privé et celle du public doivent être séparées de façon étanche. En France, cela semblait évident, jusqu’à ces dernières années. Mais les religions ont prétendu que l’application du principe de laïcité dans la vie civique pouvait « heurter leur sensibilité ». Ainsi certains imams s’élèvent-ils contre l’interdiction du voile féminin dans les lieux publics. Les chrétiens ont revendiqué le droit à l’étude des religions dans les écoles et universités (19). Aujourd’hui, les religions veulent désormais obliger les enseignements scientifiques à faire étudier les allégations des écritures (Bible, Coran) au même titre que les théories scientifiques, darwinisme, astrophysique notamment. On voit très bien que céder sur ces points serait catastrophique. Ceci ranimerait les guerres idéologiques et pire, reconduirait l’Europe au Moyen-Âge (20).

Il faut bien voir que l’Union européenne, à son niveau comme à celui de la majorité des Etats qui la composent, constitue la seule région du monde où la laïcité, ainsi définie et inspirée de la vieille tradition des Lumières européennes, est considérée comme un principe fondateur. Partout ailleurs, de fait comme de droit, y compris aux Etats-Unis, le Dieu dominant est associé aux institutions publiques. L’Europe donne à cet égard un exemple essentiel au monde. Il ne faut absolument pas renoncer à une application stricte et rigoureuse du principe de laïcité. Sinon, on pourrait affirmer sans emphase que l’Europe perdrait son âme. Les adversaires de la laïcité multiplient les offensives idéologiques contre ce principe, condamnant ce qu’ils appellent notamment le laïcisme, considéré comme un fondamentalisme athée. Mais il ne faut pas céder à ces arguments. Il n’y a pas une laïcité modérée et un laïcisme fondamentaliste. Il n’y a que la laïcité.

Dirait-on que le « démocratisme » serait une version fondamentaliste de la démocratie ?

On objectera qu’un certain nombre de pays européens n’ont pas une conception aussi stricte de la séparation des églises et de l’Etat que celle appliquée en France en application de la loi de 1905 (21). En Grande Bretagne, dans les pays de l’Est européens, le Dieu dominant est souvent représenté dans les lieux publics ou invoqué dans les textes et décisions. C’est certainement regrettable et germe de disputes. Les communautés religieuses non reconnues officiellement demandent à bénéficier de droits équivalents à ceux de la communauté dominante et la société se morcelle en noyaux opposés, prêts à s’affronter manu militari comme ce fut le cas jusqu’à ces derniers temps entre catholiques et protestants au Royaume Uni. Mais dans l’ensemble, même dans les pays méditerranéens de tradition catholique, une laïcité à la française est en train de s’étendre. Elle correspond d’ailleurs à la déchristianisation des populations présentée comme une catastrophe par les Eglises et qu’au contraire, les démocrates considèrent comme une bonne chose. Loin de propager tous les vices, ou de faire des citoyens des consommateurs passifs des modèles publicitaires, la déchristianisation s’est accompagnée, en France comme dans les pays européens méditerranéens, d’une montée importante de la conscience civique et de la tolérance.

Ceci dit, l’optimisme que nous affichons ici, consistant à voir dans l’Europe un havre pour la laïcité et la tolérance réciproque entre croyants et non croyants, est peut-être déjà dépassé. On voit monter très rapidement en Europe un islamisme de combat que nous distinguons de l’Islam, dans la mesure où nous affirmons le droit de chacun à pratiquer le culte qu’il choisit, et surtout dans la mesure où nous pensons qu’un Etat laïc fort est la meilleure, et la seule, barrière aux dérives intégristes : l’Etat doit offrir à ses fils et filles une protection effective face à des règles de vie imposées par les religions, ne serait-ce que dans le cadre privé. Il est inquiétant et déplorable de voir que sur notre sol des pratiques pourtant bannies par la loi sont tolérées au nom du respect de la différence. Nous pensons à l’excision, au mariage forcé, au sexisme érigé en loi absolue. Ces horreurs d’un autre âge ne doivent pas avoir cours au sein de notre patrie commune, l’Europe.

Or au lieu d’être combattues par les institutions et par les opinions publiques, elles bénéficient d’une indulgence qui n’est explicable que par la lâcheté, non seulement morale mais physique. Nous y avons fait allusion ci-dessus. Il faut y revenir. Les premières manifestations, en Italie et en Allemagne, du fascisme et du national-socialisme n’avaient pas été rejetées par le corps social, comme elles auraient du l’être dès le début, parce que les opposants éventuels se taisaient. Ils se taisaient, comme aujourd’hui se taisent les voyageurs du métro confrontés à une bande s’en prenant à une personne seule. Ils craignaient d’affronter la violence physique dont faisaient largement usage les nervis mussoliniens et les S.A (Sturm Abteilung) hitlériens. Le même phénomène est en train de se reproduire en Europe. Les musulmans modérés, ceux qui sans renier leur religion se disent laïcs, au lieu d’être encouragés par la société, se taisent par peur des islamistes violents. Il en est de même des jeunes filles musulmanes qui refusent d’être instrumentalisées par les grands frères et les imams financés par les pétro-dollars. Elles aussi rentrent dans le rang, par peur.

Quand les lois et valeurs européennes sont bafouées, à chaque fois la République européenne recule. Quand dans certains collèges et lycées européens il n'est plus possible de se dire juif, quand les professeurs ne peuvent plus enseigner l'histoire ou la science parce que « ce n'est pas dans le Coran », quand des municipalités instaurent des jours non mixtes pour l'utilisation des piscines municipales, quand il faut appeler l'imam pour calmer les populations, quand des quartiers entiers sont de fait soumis à la charia, quand un chef d'Etat et le haut représentant européen pour la politique étrangère et la sécurité commune présentent leurs excuses pour trois malheureux dessins…la République européenne est bien malade et un virage radical s'impose.

Section 3. Des valeurs dynamisantes

Une collectivité humaine ne survit pas seulement en protégeant son identité des contaminations extérieures jugées nuisibles. Elle doit aussi faire appel à des valeurs lui permettant de se développer, de créer, d’entrer en compétition victorieuse avec les autres, tant du moins qu’elle ne s’en prendra pas directement à l’existence ou à l’intégrité de celles-ci. La marge est évidemment étroite. Un gouvernement exaltant la fibre ou les spécificités nationales évite rarement de créer des zones de frictions, sinon de conflits entre les voisins. Mais c’est l’art de la diplomatie que s’affirmer soi-même tout en évitant de déprécier inutilement les voisins.

L’Europe, de par son histoire, est riche de valeurs qui, convenablement exploitées, lui permettraient de montrer son originalité et de servir le cas échéant de modèle à d’autres. Nous avons choisi d’en présenter trois : les concept de république et celui de social-démocratie, complétés par une tradition bien ancrée de philosophie critique.

La « république européenne »

Pourquoi parler de république et non de démocratie européenne, alors qu’un certain nombre d’Etats européens ne sont pas des républiques au sens constitutionnel du terme et que tous au contraire sont des démocraties. Parce que les valeurs démocratiques ne paraissent pas suffisamment stimulantes pour rassembler la diversité des populations européennes et les pousser à entreprendre de grands projets. Les valeurs républicaines (res publica, la chose de tous) paraissent par contre porteuses de messages bien plus forts, que chacun pourra comprendre même si l’Etat dont il relève n’a pas adopté la forme républicaine. Les citoyens de l’Europe devraient apprendre à voir dans celle-ci une « res publica » commune se superposant aux appartenances nationales.

Il ne faut pas cependant passer sous silence le fait que l’Europe, contrairement à d’autres parties du monde, est entièrement composée de régimes démocratiques. Il s’agit d’abord de régimes représentatifs parlementaires dont les représentants sont élus au suffrage universel. Mais il s’agit aussi de démocraties véritables, et pas seulement de démocraties formelles. La démocratie véritable se traduit par une grande autonomie des citoyens et des forces sociales face aux pouvoirs, elle respecte les libertés politiques et syndicales élémentaires, elle reconnaît et promeut la parité entre hommes et femmes, elle constitue une force considérable d’attraction pour tous les persécutés politiques. Certes, une démocratie parfaite n’existe nulle part, pas plus en Europe qu’ailleurs. Mais les démocraties européennes peuvent être considérées comme des modèles par tous les autres pays du monde – y compris par la démocratie américaine où ces dernières années les dérives autoritaires ont pris de l’ampleur (22). Ce type de démocratie à l’européenne est par ailleurs parfaitement adapté à la démocratie numérique qui se met irrésistiblement en place dès que les réseaux d’échange se constituent et s’interconnectent.

Même si les puissances ou superpuissances en compétition avec l’Europe paraissent faire peu de cas des institutions et moeurs démocratiques de l’Union, elles les envient certainement et souhaiteraient bénéficier des mêmes avantages de compétitivité. Mais la démocratie ne s’improvise pas au bon vouloir des dominants. Elle résulte de décennies sinon de siècles de conflits internes maîtrisés et sublimés. Les Européens ne valorisent pas assez cette caractéristique commune quand ils s’interrogent sur les valeurs susceptibles d’assurer leur cohérence d’ensemble.

La démocratie européenne n’est pas seulement une démocratie d’assemblées représentatives. Elle repose aussi sur la présence d’administrations traditionnellement compétentes, intègres et pénétrées de sens du bien public. Nulle part ailleurs on ne trouve sur un si petit espace géographique rassemblés des services publics conjuguant les traditions des vieilles administrations britanniques, allemandes (prussiennes) et françaises. Certes ces administrations ont beaucoup vieilli, elles ont eu tendance à s’enfermer dans un certain dogmatisme, elles peinent à augmenter leur productivité par l’emploi des méthodes modernes de gestion. Mais elles évoluent cependant et se perfectionnent en silence, malgré les critiques de ceux qui réclament une réforme de l’Etat sans rien faire pour rendre leurs propres activités plus transparentes et plus efficaces.

La présence d’un tel potentiel permet de penser que, si quelque part dans le monde, il est possible de définir des alternatives au capitalisme financier et à la gestion libérale à court terme, c’est bien en Europe. Seule l’Europe est actuellement capable de faire la démonstration de ce que pourrait être l’économie mixte que nous appelons de nos vœux.

Ceci admis, il ne faut pas adopter une vue trop naïve des instituions démocratiques. Dans les pays pénétrés de conflits internes, il ne suffit pas, comme les Américains semblaient le croire il y a quelques années, avant leurs échecs au Moyen-Orient, de mettre en place une constitution démocratique pour qu’une démocratie véritable, au sens défini, ci-dessus, ne s’installe.

Plus généralement, le suffrage universel et la course aux voix qu’il entraîne sont des portes ouvertes en permanence à la facilité voire à la démagogie. Comment, en situation de crise notamment, des gouvernements pourraient-ils obtenir des citoyens les sacrifices nécessaires si les moindres mesures doivent être discutées au sein des instances et des mouvements politiques ? Comment, dans une autre perspectives, obtenir du corps électoral des consensus pour de grandes politiques publiques, par exemple en matière spatiale, supposant des investissements à long terme devant être financés par des prélèvements sur les dépenses immédiates ? La tentation est grande alors de court-circuiter les procédures de la démocratie représentative par différentes techniques, soit juridiques (des pouvoirs spéciaux donnés à l’exécutif, par exemple) soit socio-politiques (appel à des formes confuses de démocratie participative utilisant notamment les nouveaux médias). Le danger existe de voir surgir des juntes militaires ou leur équivalent civil. « La démocratie [représentative] est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres », avait dit fort justement Winston Churchill.

Comment alors transcender sans les remettre en cause les valeurs de la démocratie. Certains Etats en Europe proposent-ils des voies pour ce faire. Nous pensons que c’est le cas, grâce aux valeurs dites républicaines que la plupart d’entre eux, même sans être des républiques au sens formel, ne désavoueraient pas. La société française, malgré bien des péripéties historiques, a toujours illustré clairement ce que peuvent être de telles valeurs républicaines. Jean-Pierre Chevènement, lorsqu’il était au pouvoir mais aussi dans tous ses essais et discours, s’est donné pour mission de les exprimer clairement, au profit de citoyens qui seraient tentés de les oublier.

La République est d’abord la « chose de tous ». Mais il ne s’agit pas d’une « chose » dont chacun pourrait se disputer les dépouilles. C’est le bien commun et l’intérêt général subsumant les intérêts particuliers et les idéologies, y compris les religions. C’est aussi, comme nous l’avons vu, un corps de textes juridiques et de traditions administratives et politiques permettant à cet intérêt général de se faire entendre malgré les vicissitudes de la vie quotidienne. C’est plus que cela encore. C’est un véritable mythe transmis par la mémoire collective, dont chacun, à sa place, ressent la prégnance et où il peut trouver des guides pour sa conduite immédiate, pour le choix entre ses intérêts et ceux de la collectivité. Les fonctions publiques européennes, à la suite de deux cent ans de lutte contre la corruption et les abus de pouvoirs, ont réussi à faire vivre ce mythe dans l’esprit de la plupart des fonctionnaires et agents des services publics (23). Le mythe ne leur est pas réservé. Dans chaque profession existent des majorités de personnes qui supportent les difficultés de la vie professionnelles et font plus que leur devoir grâce à l’intime conviction qu’elles ont de servir le bien public (24).

Ces vertus républicaines si répandues en Europe devraient rendre d’autant plus sévère la répression des maffias qui, dans certains pays européens, mettent au contraire l’intérêt personnel de leurs membres au-dessus des lois, profitant ainsi des efforts et des sacrifices que font pour la collectivité la majorité des citoyens. Si l’Europe nous parait une référence pour l’idée de république, elle a aussi le triste privilège d’avoir été et de rester la patrie des maffias criminelles. Certes, l’existence de celles-ci peut relever d’explications scientifiques savantes. Mais la science ne doit pas paralyser la police. Tant que l’Europe n’aura pas éliminé ses maffias, elle ne pourra pas prétendre donner des leçons au monde en matière de vie politique.

La social-démocratie

La pensée libérale, nous l’avons déjà constaté, fait de la social-démocratie la cause de tous les maux européens. Il faut reconnaître que les principes de celle-ci, depuis l’apparition des partis socialistes ayant répudié le processus révolutionnaire, ont inspiré la plupart des politiques européennes depuis la seconde guerre mondiale. Ils le font encore, de façon plus ou moins discrète, mais certaine. C’est pour cette raison que l’Europe demeure un pôle d’attraction pour les flux migratoires. Pourra-t-elle le rester ? Nous le pensons, mais à certaines conditions.

Appelons social-démocratie une conception de la société qui, comme le dit excellemment Hubert Védrine dans son rapport précité sur la mondialisation, amortit les chocs économiques brutaux, n’abandonne personne ni aucune catégorie socio-professionnelle, s’accompagne de politiques de solidarités et de reconversion nouvelles et ciblées……Ainsi définie, la social-démocratie ne se retrouve pratiquement aujourd’hui qu’en Europe (25). Elle suppose des charges sociales et de transfert considérables qui, a priori, ne favorisent pas l’investissement. Les autres sociétés, même les plus développées, comme la société américaine, reposent sur une compétition sans pitié entre individus et groupes, laissant sur le côté ceux qui ne peuvent s’adapter.

La social-démocratie européenne pose deux questions : quelle est sa finalité ? Représente-t-elle une voie d’avenir, sinon une référence pour d’autres pays non-européens, compte tenu de l’approfondissement de la crise mondiale qui rendra la « générosité » de la social-démocratie de plus en plus lourde à supporter pour ceux qui en financeront les dépenses ?

En termes systémiques, nous pensons qu’à condition d’éviter des excès de protection paralysant toute adaptation, l’objectif consistant à ne pas rejeter les éclopés, mais au contraire à les soigner pour les remettre au combat, constitue le B.A. BA de tout commandement bien avisé. Comme pour une unité militaire ou une entreprise, l’unité et l’énergie d’un Etat – nous venons de le voir précisément en présentant le concept de république – tient à l’idée que s’en font ses ressortissants. Si les individus se considèrent comme enrôlés par un monstre froid qui les exploitera jusqu’au bout de leurs ressources et s’en désintéressera ensuite, ils ne manqueront pas de trahir à la première opportunité. Ils pourront aussi chercher dans les institutions religieuses, sinon dans des associations plus ou moins criminelles, les secours matériels que la société leur refuse. La social-démocratie repose sur l’idée opposée que les individus donnent plus ou moins d’eux-mêmes selon l’intérêt que leur porte la structure dont ils font partie. Les coûts de la protection sociale sont certes élevés et s’imputent dans un premier temps sur des budgets qui pourraient – en principe – s’en servir pour financer des investissements productifs. Mais ils sont compensés par les efforts de productivité et autres exploits grands et petits que feront des personnes se sentant au sein de la social-démocratie comme– selon l’expression qu’aiment bien les militaires – au sein d’une grande famille. Le concept de social-démocratie pourra alors être considéré comme porteur de valeurs dynamisantes. Il fera apparaître des formes d’organisation sociétale capables, dans la meilleure des hypothèses, de se transcender elles-mêmes.

Ceci admis, jusqu’où peut aller la protection sociale, à un moment où la compétition due à la mondialisation s’accroît, où les flux migratoires vers les pays réputés riches augmentent et où, enfin, des investissements technologiques coûteux seraient de plus en plus nécessaires pour préparer l’avenir ? En d’autres termes, quel serait l’avenir de la social-démocratie en Europe, compte-tenu des diverses crises environnementales, économiques et politiques qui s’annoncent ? Il s’agit d’une question difficile qui ne peut être traitée sérieusement dans le cadre de cet essai.

Disons seulement ici que cette perspective essentielle ne doit pas rester de la responsabilité seule des gouvernements nationaux. Sans entrer dans des débats politiques concernant les conséquences sur l’activité économique de la protection sociale opposée à un libéralisme de type thatchérien, les institutions européennes devraient s’impliquer progressivement dans la réalisation d’un véritable espace social européen. Ce concept reste encore principalement défendu par les partis socialistes et les syndicats européens. Il devrait, sous des formes raisonnables, devenir un objectif commun. On pourrait le concrétiser par divers instruments permettant la mobilité des travailleurs tout en leur garantissant le maintien de droits du travail et de protections sociales minima constantes. Le terme de flexisécurité européenne a été proposé. La flexisécurité peut s’entendre au niveau des rémunérations et des emplois, mais elle peut être étendu à la protection sociale. Dans ces divers cas, un « minimum vital » devrait être garanti aux travailleurs, voire aux citoyens européens, quels que soient leurs métiers et leurs résidences. Son acceptabilité dépendra du niveau des garanties fournies et de celui des contrôles, destinés à ce que ce système ne profite pas aux parasites. Mais d’une façon générale, une telle sécurité ne pourrait consister à aligner les pays les mieux protégés, la France, l’Allemagne, par exemple, sur ceux où rien de tel n’existe encore. Ce sera un alignement vers le haut qu’il faudra viser. Pour maintenir l’investissement productif et l’emploi, il faudra abandonner, dans ce domaine comme dans les autres, une référence au libéralisme absolu que nous jugeons incompatible avec le survie de l’Europe (26).

Un tel défi ne se réglera pas au niveau de chacun des Etats-membres, mais pourra-t-il l’être au niveau de l’Europe à 27 ? Elle supposerait d’être abordée au sein d’un gouvernement économique et social de l’Europe. Or, dans les prochaines années, nous ne voyons que l’Euro-groupe, déjà évoqué plusieurs fois ici, qui soit capable de se comporter en puissance à l’égard des autres puissances mondiales. Inévitablement, la social-démocratie européenne telle qu’envisagée ici devra se considérer comme obligée de défendre ses frontières contre des adversaires ne faisant aucun cas des valeurs auxquelles elle se réfère. Les frontières politiques et administratives de l’Europe devront ainsi fermer la porte, sans craindre des mesures de rétorsions, à l’importation de biens et services en provenance de pays ne tenant aucun compte des principes environnementaux ou sociaux que l’Europe s’efforcera de mettre en application à l’égard de ses membres.

Les frontières devront prohiber les trafics frauduleux d’argent et de marchandise. Selon des modalités spécifiques, la question de l’immigration devra aussi être traitée de cette façon. Si l’Europe estime, comme nous l’écrivons ici, qu’elle doit, pour des raisons morales et d’efficacité, se comporter en social-démocratie, elle doit aussi s’efforcer d’obliger ses partenaires et voisins à faire de même. Nous pensons en particulier à la Russie et aux pays frontaliers, à la Turquie et aux pays du sud de la méditerranée participant aux accords euro-méditerranéens actuels ou futurs. Ceci ne se fera pas par des discours mais par des mesures capables de pénaliser ceux qui persisteront à refuser l’idéal social-démocrate européen.

Exigence et vivacité critique de la philosophie

La troisième des valeurs dynamisantes dans lesquelles, selon nous, les sociétés européennes pourraient se reconnaître, relève de ce que l’on pourrait appeler autrement le pouvoir de l’esprit. Il ne s’agit pas de faire allusion à un spiritualisme d’inspiration religieuse, répandu dans le monde entier et dont les abus, lorsqu’il pénètre la sphère politique, nous paraissent infiniment plus dangereux que les avantages prétendument apportés à la paix sociale. Nous pensons par contre à la grande tradition philosophique et scientifique héritée des penseurs grecs du 6e et 5e siècle et dont le siècle des Lumières européen s’est inspiré dans les années ayant précédé la révolution française. Pendant tout le XIXe siècle puis le XXe, cette tradition s’est épanouie sous des formes un peu différentes mais toujours cohérentes, notamment mais pas exclusivement, en Allemagne, en France et en Grande Bretagne. Les penseurs et savants qui l’ont illustrée font encore référence dans le monde entier. Leurs élèves s’y sont répandus partout, en fécondant la vie intellectuelle, philosophique et scientifique.

Certes, ses déviances ont été nombreuses. En leur nom ont été commis bien des crimes. Certes aussi, l’Europe n’a plus le monopole de cette forme de pensée.. Mais c’est encore en son sein que son inspiration demeure la plus pure. La tradition européenne de la philosophie critique est partout présente dans les laboratoires, dans les enseignements, dans les médias, dans le monde associatif. Elle a pu se tenir relativement à l’écart des enjeux de pouvoirs, des conflits nationalistes, des perversions par des retours de religiosité agressives. Il ne lui manque que peu de choses, un peu plus d’attention des opinions publiques européennes peut-être, pour redevenir le moteur de la créativité spirituelle laïque qu’elle a toujours été.

Qu’appelons-nous donc ici philosophie critique ? Le terme n’est pas consacré par le langage courant. Disons qu’il s’agit d’une forme de pensée inspirée directement par le questionnement philosophique. Elle ne considère aucun concept, aucun raisonnement comme acquis définitivement, ne nécessitant pas des remises en question, des renouvellements permanents. Elle est de ce fait à la base du refus des idées reçues ou imposées. Elle retrouve sur ce plan les traditions de la pensée anarchiste encore bien représentée par des écrivains comme Miguel Benasayag et Bernard Stiegler, pour ne citer qu’eux. La philosophie critique fonde la créativité intellectuelle sur la mise en évidence de la faille dans les pensées dites uniques (27) et les lieux communs. Elle recherche constamment de nouvelles solutions offrant des synthèses ou des aperçus plus satisfaisants. Bien sûr, elle s’organise en écoles de pensée qui peuvent s’opposer, les plus anciennes ayant tendances à se durcir en certitudes sous les assauts des plus récentes. Mais dans l’ensemble le mouvement vers la critique, la recherche et la création est continu et, heureusement, incontrôlable par les pouvoirs.

Le champ où s’exerce la philosophie critique est d’abord celui des convictions philosophiques sous toutes leurs formes. En art, elle a soutenu nombre de mouvements dé-constructifs féconds. Mais c’est aussi et de plus en plus dans le champ des hypothèses et des théories scientifiques que s’exerce la philosophie critique. Le développement permanent de nouveaux instruments pour l’analyse du monde et pour l’expérimentation lui ouvre dorénavant des perspectives en constante effervescence. Le renouvellement des hypothèses scientifiques sur le cosmos, la vie, la conscience, les organisations sociales est constamment bloqué par les intérêts établis, civils ou religieux, qui voudraient se réserver la description du monde, au profit de leurs profits matériels et de la conquête des esprits dont ils vivent. La philosophie critique, notamment lorsqu’elle est appliquée au domaine scientifique, met constamment leurs stratégies en défaut. On le voit notamment aujourd’hui en Europe. Le matérialisme scientifique – philosophie matérialiste incluant la pensée scientifique –, que nous considérons comme la forme la plus haute de la philosophie critique inspirée des Lumières, y trouve les meilleurs terrains pour résister à l’endoctrinement des fondamentalismes religieux et sectaires qui se multiplient, y compris malheureusement aux dépends de la science et de la philosophie laïque américaine, filles de la pensée européenne (28).

De la philosophie et de la science découlent des propositions intéressant l’organisation sociale et politique. Ces dernières, comme les précédentes, ne doivent pas se traduire par des modèles imposés dont les citoyens devraient s’inspirer sans discussion. La discussion démocratique de toutes les prétendues certitudes, de tous les mots d’ordre, en découle. Elle constitue et devrait constituer de plus en plus le soubassement sur lequel se fondera la démocratie et la république européenne. Cette discussion ne doit pas impliquer seulement les « élites ». Idéalement, grâce aux médias modernes, elle doit prendre naissance ou se prolonger dans toutes les couches des populations et des cultures.

Encore une fois, lorsque nous considérons le monde tel qu’il est aujourd’hui, nous ne voyons nulle part ailleurs qu’en Europe, survivre un tel climat de libéralisme intellectuel et de créativité. Faisons en sorte qu’il ne s’agisse pas d’une simple survivance mais de nouveaux départs ouvrant à la pensée moderne les territoires qui lui permettront de survivre dans la crise des fondamentaux qui s’annonce (29).

1/ Jean-Paul Baquiast. Pour un matérialisme fort, op. cit.

2/Pour reprendre le nom dont un artiste a jugé bon récemment de s’affubler.

3/En robotique, un exosquelette est une armature externe qui permet de remplacer les membres paralysés chez certains handicapés.

4/Guy Verhofstadt, “Les Etats-Unis d’Europe”, Luc Pire, 2006

5/Que l’Union européenne devra encourager, comme priorité de sa politique culturelle.

6/Le « web sémantique » et ses applications à l’image et au son visent à faciliter cette recherche de sens sous-jacents.

7/Est-il nécessaire de noter que la lecture rapide de 3 ou 4 journaux en ligne, avec les centaines de réactions de lecteurs accompagnant chaque article, fussent-elles globalement d’assez bas niveau, donne à toute personne voulant s’informer de l’état de l’opinion, en à peine un heure, un aperçu inenvisageable auparavant.

8/On tourne parfois en dérision le citoyen du Middle West américain, ne parlant qu’un mauvais anglais, ne connaissant du monde que quelques clichés et ne se sentant à l’aide que dans un fast-food, même s’il voyage dans des pays à la riche culture. Malheureusement, c’est ce citoyen qui a hérité des armes de la puissance et peut imposer sa sous-culture au reste de l’univers.

9/ Nous faisons ici un pari optimiste, préférable au jugement pessimiste selon lequel l’Europe est plus riche que les autres parties du monde en imbéciles vaniteux et enfermés dans leur égo. Que penser par exemple des couples « d’intelligence supérieure » qui achètent des « hummer » engin militaire américain maintenant disponible en version civile, au motif que s’ils ont l’argent pour le faire, pourquoi se priveraient-ils de cette jouissance rare ?

10/Jean-Paul. Baquiast, Pour un principe matérialiste fort, op.cit.

11/Alain Cardon, op. cit.

12/Nous n’aborderons pas ici la question de savoir si la Turquie a ou non vocation à entrer dans l’Union Européenne, quand et à quelles conditions. Tout à été dit sur cette question pour le moment. Le lecteur devrait pouvoir trouver dans les propos de notre essai assez d’éléments pour se forger à lui-même une opinion, s’il n’en avait pas encore.

13/Ou plus exactement irano-islamique. Les Turcs semblent plus attirés par l’influence de l’islam perse que par le panarabisme.

14/C’est de ce point de vue que l’on peut appliquer à l’Union européenne le concept introduit par Gilbert Chauvet (op.cit) dans le domaine de la physiologie intégrative. C’est une association auto-stabilisatrice.

15/Jean-Pau lBaquiast, op.cit. Voir aussi Baquiast-Cardon, “Entre science et intuition, la conscience artificielle”. Editions Automates Intelligents 2003.

16/ Ce livre n’est pas un traité de morale sociale. Nous ne discuterons donc pas ici des choix que nous proposons au lecteur. Chacun se fera à leur propos sa propre opinion.

17/Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : http://www.un.org/french/aboutun/dudh.htm

18/Dans quelques années s’y ajoutera la défense des droits des robots, dans la mesure où ceux-ci auront acquis des formes évoluées de conscience.

19/L’étude des religions, comme celle d’autres comportements pouvant donner matière à déviances, suppose des précautions exceptionnelles. Dans le primaire et même le secondaire, elle peut réveiller des oppositions entre les enfants, attisées – comme toujours en ce cas – par des adultes pour qui la neutralité religieuse est un mal absolu.

20/Sur ce point, voir Baquiast, “Pour un principe matérialiste fort”, op.cit.

21/Loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l'État http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/eglise-etat/sommaire.asp

22/ Nous ne disons pas que l’Amérique n’est plus une démocratie, au moins en interne. Mais il faut de plus en plus chercher les démocrates et les libres-penseurs à la loupe. Indéniablement c’est dans la presse non-conformiste, certains blogs, les universités que l’on trouve encore l’esprit libéral américain qui avait tant attiré dans ce pays au tournant de la guerre au Viet-Nam.

23/ Les hommes ne sont jamais parfait. Les responsables de personnel, dans toutes les administrations, même celles réputées les plus exemplaires, savent qu’il existe un taux incompressible de 5% d’agents devant être sanctionnés disciplinairement ou judiciairement pour « bavures ».

24/Le poême de Victor Hugo, « Les soldats de l’An II », dans « La légende des siècles », exprime bien ce mythe.

La tristesse et la peur leur étaient inconnues.
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux ! .

25/ Le Royaume Uni est-il une social-démocratie ? Certains de ceux qui connaissent la dureté de la compétition qui y règne affirmeront qu’elle ne l’est pas. Mais l’actuel gouvernement travailliste s’efforce actuellement de revenir sur les rudesses de l’ère « Thatcher ».

26/ Le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES) est scandalisé par les échecs répétés de l'Europe sociale, qu'il s'efforce de promouvoir. Il y a moins d'un mois novembre 2007) , il a remis au président de la Commission européenne une pétition de 510 000 signatures en faveur d'une directive sur les services publics. M. Barroso de son propre chef a dit non. Une semaine plus tard, c'est la question de la flexisécurité qui revenait à l'ordre du jour. La CES craint que la flexisécurité, censée combiner flexibilité et sécurité, ne soit interprétée « comme un permis de licencier plus facilement et d'adopter des formes de travail plus précaires ». La Commission puis le conseil des ministres ont adopté une série de principes, que le Parlement européen aurait souhaitée “plus équilibrée”. La CES a aussitôt appelé les gouvernements à se ranger à l'avis des eurodéputés. La flexisécurité, dit-elle, doit protéger l'emploi, et non le détruire. La Commission n’est pas revenu sur ses principes.

Mais il y a plus grave. Deux directives sociales, auxquelles les syndicats européens accordent une importance particulière, ont été bloquées, une fois de plus, au conseil des ministres, en raison du refus obstiné de la Grande-Bretagne, soutenue par l'Allemagne. Ces deux textes visent à renforcer la protection des salariés, l'un en limitant à 48 heures la durée hebdomadaire du travail, sauf dérogations strictement encadrées, l'autre en reconnaissant aux intérimaires les mêmes droits qu'aux travailleurs permanents. Les Britanniques et leurs alliés, au nom de la défense de l'emploi, s'opposent à ces contraintes.

Ces deux directives, explique la CES, expriment la volonté des syndicats de fixer une limite au pouvoir des marchés. Elles procèdent du souci de rendre la mondialisation plus équitable. Leur blocage donne raison à ceux qui jugent abusive toute tentative de réglementation. Un coup sérieux est ainsi porté aux ambitions sociales de l'Union européenne. Le progrès social au sein de l'Union européenne n'a pas suivi le développement du marché intérieur. Cette carence risque de détourner les peuples de la construction européenne. Source Thomas Ferenczy, Le Monde, 13/12/2007.

27/Ce terme très à la mode devrait être évité car il est généralement utilisé pour stigmatiser la pensée de l’adversaire politique, de quelque bord qu’il soit. Nous pouvons le retenir cependant car il est vrai que les idées dominantes prennent souvent une forme dictatoriale, en s’affirmant comme les seules recevables. Le phénomène ne date pas d’hier.

28/Nous précisons ces points dans notre conclusion.

29/Voir à nouveau, sur ces questions ; Jean-Paul Baquiast, “Pour un principe matérialiste fort”, op.cit.

 

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