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Loïc Lorent : Vous aurez la guerresse

 

Le Figaro Magazine, 26 avril 2008

Loïc Lorent : L'imprécateur inquiet

Le jour où nos quatre écrivains avaient rendez-vous pour la photo, Paris était bloqué par les lycéens. Cela a dû rappeler quelque chose à Loïc Lorent, venu exprès du Sud-Ouest. Lui qui termine ses études (d'histoire) a publié l'an dernier un livre ravageur (Votre jeunesse), où il décrivait les grèves étudiantes de 2oo6 contre le CPE, à l'université de Toulouse-Le Mirail : « Il faut les entendre couiner contre le fascisme, contre le libéralisme, contre Pétain, contre la mort, contre l'argent.. » Ce qu'il nomme l'« idéologie en kit» de la jeunesse le navre.

Il n'est pourtant pas vieux, Loïc Lorent : il est né en 1984. Parmi cette idéologie figure le pacifisme. C'est contre cette « authentique maladie » qu'il s'insurge aujourd'hui, dans un essai aussi décapant que le précédent. Partant des événements de 1938 - la crise de Munich, la série de reculades devant Hitler -, l'auteur analyse la psychologie du défaitisme, et pousse le raisonnement jusqu'à nos jours. « Le pacifisme, souligne-t-il, a ceci de particulier qu'il est un point de fixation autour duquel les valeurs contemporaines se fédèrent (village-monde, égalitarisme, antiracisme, hédonisme, etc.). » Ce n'est pas par plaisir que Loïc Lorent vitupère son époque, mais parce qu'il est inquiet. A ceux qui jouent les « rebelles », il rappelle que Rimbaud avait lu Racine et savait le latin. Si les jeunes n'ont même pas la force d'être des héritiers, comment auraient-ils le courage d'affronter les périls de demain ?

Jean Sévilla
Vous aurez la guerre, de Loïc Lorent, Editions Jean Paul Bayol, 202 p., 19,50 €.

 

 

Entretien entre Raphaël DARGENT et Loïc Lorent publié sur le site "Cercle Jeune France"

 

Munich, tous les jours!

Le renoncement d'avant la catastrophe

A propos de Vous aurez la guerre,

 

Rencontre avec Loïc Lorent

Raphaël DARGENT. – Après Votre jeunesse, vous publiez avec Vous aurez la guerre, votre deuxième essai ; le style en est vif et vos réflexions toujours empreintes d’un bon sens patriotique qui nous plaît beaucoup. Vous épinglez dans cet opus un mal européen et français contemporain – au moins depuis 1938 et la tristement célèbre conférence de Munich – et que vous appelez le munichisme. Vous annoncez le pire car nous sommes défaits dans nos têtes. Il est vrai que l’abaissement moral précède toujours la défaite physique, le renoncement à soi prépare toujours la débâcle. Le munichisme, n’est-ce pas cela d’abord : le renoncement à soi, le refus du patriotisme ?

Loïc LORENT. – Je définis le munichisme comme un ensemble de valeurs inversées. L’important est bien sûr de comprendre de quoi elles sont l’inverse. Aussi, ce que vous appelez fort justement « le renoncement à soi » est en marche dès la fin de la Grande Guerre. Le plus étonnant est que la faillite de ces contre-valeurs en mai-juin 1940 n’a pas été comprise ou plutôt que leur dramatique triomphe contemporain empêche qu’on les remette en cause. Le faire, assurent certains, serait criminel à l’heure où l’amour pour tous, le métissage et le village-monde vont nous conduire vers des lendemains pleins de tendresse et d’égalité. C’est là le propre des sociétés occidentales d’aujourd’hui, à la fois vaniteuses et trouillardes, que de décréter que le simple fait de critiquer le pacifisme, par exemple, est monstrueux. Puisque le common sens nous assène que le pacifisme est une chose merveilleuse, qui oserait s’avancer pour dire le contraire, pour mettre en cause ce verdict ? Au choix : un néo-nazi, un réactionnaire, un impuissant, un ancien parachutiste nostalgique des barricades d’Alger.

J’entends par munichisme quatre phénomènes essentiels : le rejet pavlovien de tout patriotisme, la naissance puis la victoire d’un pacifisme messianique, la foi intégrale en l’arbitrage international et, par conséquent, le rejet de toute solution militaire. Ces quatre éléments sont les vrais vainqueurs de la Grande Guerre. Certes, le pacifisme et l’internationalisme ne sont pas nés à Verdun, mais c’est le souvenir de Verdun qui leur a permis, dans les années 1920-1930, d’amener à eux d’abord les intellectuels puis l’immense majorité des populations européennes. En 1938, concernant la France, l’affaire est réglée : le patriotisme, c’est la guerre, guerre qui ne sert à rien, et il ne saurait y avoir d’autres solutions politiques que celles passant par l’organisation de congrès ou de réunions entre dirigeants. C’est la raison pour laquelle Munich n’est en rien un événement ou un accident mais une conclusion logique après vingt années de propagande genevoise et antimilitariste. Mais ce munichisme-là est encore modeste comparé à celui qui règne aujourd’hui et traverse toutes les démocraties à des degrés divers dans la mesure où l’on peut encore, dans les années 1930, le combattre, où une partie – malgré tout – non négligeable des élites et de la population n’y souscrit pas.

C’est, à mon sens, une authentique maladie, celle d’une addition de renoncements qui commence par le renoncement à influer véritablement sur le cours de l’histoire. En effet, il était et sera toujours plus facile de se dandiner sous la bannière du libéralisme sans frontières en psalmodiant « give peace a chance » que d’aller imposer l’ordre dans les Balkans en 1992.

Raphaël DARGENT. – Vous écrivez à juste titre que la manie commémorative dont notre pays s’est fait une spécialité évacue l’Histoire et toute véritable réflexion historique ; que c’est l’émotionnel, le compassionnel, mais encore le politiquement correct, qui l’emportent sur le scientifique et le méditatif. Par exemple, on vient d’enterrer en grandes pompes le dernier poilu. La disparition du dernier soldat de 14-18, ce n’est pas rien ; chaque Français, je crois, en est conscient. Il était important qu’à cette occasion la Nation rende un hommage aux combattants ; mais qu’avons-nous fait ? Au-delà de la cérémonie classique, derrière la mise en scène empreinte de dignité et d’émotion, nul enseignement véritable sur les raisons du conflit, son déroulement, ses conséquences. Pire, on trouva à l’occasion des motifs de satisfaire encore aux cultes bien-pensants actuels. Il se trouve que Lazare Ponticelli était d’origine italienne, et étranger lors du conflit ; l’aubaine était trop belle de glorifier alors l’engagement pour la France des étrangers et autres Français d’adoption. Il ne s’agit pas de nier que ces soldats étrangers furent nombreux ; il ne s’agit pas de ne pas leur rendre la justice et l’hommage qu’ils méritent. Mais l’occasion était trop belle de mettre en avant cette particularité. Pour compléter le tableau, les médias ressortirent des images de Lazare Ponticelli expliquant quelques années plus tôt tout le mal qu’il pensait de la guerre, et d’autres témoignages encore d’autres poilus exprimant, eux, leur solidarité d’infortune avec les soldats allemands. Finalement, derrière le verni patriotique – les drapeaux, la Marseillaise, les uniformes, la cour des Invalides – la nature du message délivré était consensuel et conforme à l’idéologie ambiante. Le soir même, lors d’une émission télévisée, j’entendis des spécialistes du premier conflit mondial expliquer que cette guerre était en effet une boucherie inutile, un non-sens pour les combattants eux-mêmes. Personne, comme de bien entendu, ne rappela qu’il s’agissait aussi de reprendre l’Alsace et la Lorraine; personne ne rappela qu’il s’agissait d’honorer notre parole en portant assistance à nos alliés. Il est un fait que l’intégrité du territoire tout comme le sens de l’honneur et le sentiment national sont devenues des notions archaïques, comme vous dites « réactionnaires »…D’autres, dans cette même émission, s’étonnaient qu’on n’ait pas associé l’Allemagne à cet hommage ou encore qu’on ne décide pas de transformer le 11 Novembre en fête de l’Amitié européenne… Vous verrez que le dernier poilu parti, maintenant qu’on a fait l’adieu obligé et en bonnes et dues formes, le temps n’est pas loin où l’on remettra en cause, de cette façon sûrement, le 11 Novembre. Pourquoi donc en sommes-nous là ? Quelles sont les raisons historiques et idéologiques de cette débâcle morale ?

Loïc LORENT. – C’est là un bel hommage que vous rendez aux journalistes ! Vous imaginez bien que je n’ai pas manqué la retransmission télévisée des funérailles de Lazare Ponticelli. Je m’attendais au pire et n’ai pas été déçu. Lazare Ponticelli était originaire d’Italie. J’imagine sans peine la ferveur qui a du parcourir les salles de rédaction parisiennes. Un Italien ! Pour Libé et la gauche en général, c’était providentiel, l’occasion de torcher une ribambelle d’articles sur « ce fils du soleil et de la misère », sur « sa haine de la guerre » et, en poussant un peu – certains ont osé pousser – , critiquer la politique migratoire du gouvernement avec cet argument massue : Lazare Ponticelli était un sans-papiers ! Vive l’anachronisme ! En ce qui me concerne, j’ai cru voir et entendre un spot de publicité pour Benetton durant les deux heures qu’ont duré les obsèques d’un dernier poilu qui méritait mieux que ça. Il y a quand même eu un suspense insoutenable dont vous ne parlez pas : Lazare Ponticelli avait été chef d’entreprise. Mais on nous a vite rassurés : Lazare aimait les ouvriers.

Avant d’aborder le pourquoi de ce traitement médiatique et, plus profondément, la façon dont est enseignée ou simplement transmise la première guerre mondiale, je tiens à préciser que je ne me permettrai jamais de juger les vétérans de ce conflit, même ceux qui ont visité des centaines d’écoles en racontant que la guerre était inutile. Ceux qui ont sacrifié leur jeunesse pour la patrie, qui ont vu leurs camarades, leurs amis tomber, ceux-là ne méritent que le respect de la nation. Il en va autrement des politiciens, des historiens et des médias qui, plus ou moins systématiquement, confondent mémoire et histoire. J’ai longtemps cru que les journalistes, en tant que corporation et ‘classe sociale’ (l’un des métiers où l’endogamie est la plus forte), décrivaient le monde, choisissaient les sujets et les informations en fonction de leurs convictions politiques. Pour parler clairement : une information de gauche faite par des journalistes de gauche. Mais j’ai dû revoir mon analyse quand, ces derniers mois, tous les journalistes ont sorti leurs plumes pour « raconter Nicolas Sarkozy ». Les portraits n’étaient pas toujours flatteurs, mais ils avaient tous une chose en commun : ils ne s’attachaient qu’à la forme, jamais au fond. Alors l’évidence m’a frappé : les journalistes français ne sont pas trop politisés, ils ne sont tout simplement plus journalistes. Ils font de la communication. Et comme, en sus, la plupart d’entre eux est inculte, ne sait rien de l’histoire de France et des enjeux géopolitiques internationaux, elle ne peut et, de toute façon, ne sait que verser dans l’émotionnel. Pourquoi donc les journalistes qui sont, à quelques nobles exceptions près, des archétypes de petits bourgeois repentants feraient autre chose, tiendraient un autre discours que celui tenu par leurs compatriotes ? Ils sont autant des faiseurs de l’opinion que l’opinion elle-même. Les funérailles de Lazare Ponticelli étaient à ce titre d’une insondable tristesse. Des réflexions niaises sur la guerre qui fait des morts, sur les combattants qui, « forcément », ne voulaient pas se battre parce qu’ils étaient… des hommes (j’y reviendrai, c’est fondamental), le quota antiraciste (Le MRAP vous parle tous les soirs à 20h00) avec l’évocation des troupes coloniales dont on dira bientôt qu’elles furent seules à faire cette guerre – comme on a dit lors de la sortie du stupide Indigènes qu’il n’y avait que des Maghrébins dans l’armée d’Afrique, etc., etc. Surtout, par-delà les erreurs, les contresens, les bêtes simplifications, on nous a encore servi le même pathos et les mêmes larmes, avec violons à l’appui. En somme, on nous invitait à partager la douleur d’une famille bien plus qu’à rendre hommage à un ancien combattant. On enterrait l’ultime incarnation d’un passé détestable parce que guerrier et la seule façon de ne pas montrer qu’on était soulagés consistait à ne parler que de l’homme, de ses souffrances, du chagrin de ses proches. D’une façon subliminale, on nous disait : la guerre est une horreur dont les hommes ne sont que les jouets, jamais les acteurs. Lazare Ponticelli n’était plus un ancien combattant mais une victime. Il y a là un paradoxe dans la mesure où, jusqu’à preuve du contraire, ce sont des hommes qui tiennent entre leurs mains des fusils et tirent sur d’autres hommes. Nous voilà arrivés au pourquoi ! J’ai été agréablement étonné de voir que Stéphane Audouin-Rouzeau avait été invité pour commenter la cérémonie. Le travail de ce grand historien permet de mieux comprendre la lecture fallacieuse qui est faite de la Grande Guerre et, par extension, de la guerre en général. Aussi vais-je devoir faire un détour par l’histoire, la vraie, celle d’Audouin-Rouzeau et de Jean-Jacques Becker, pas celle de Claude Ribbe (souvenons-nous du fabuleux « Hitler est le fils spirituel de Napoléon ») ou M. Le Cour Grandmaison (qui porte d’ailleurs le même nom que l’infatigable promoteur de l’offensive à l’Ecole de guerre juste avant le déclenchement des hostilités en 1914. Coïncidence ou bêtise atavique ?). Donc, vous n’êtes pas sans savoir que deux courants s’affrontent qui entendent expliquer comment les soldats de 14-18 ont ‘tenu’ durant quatre ans. D’un côté, les tenants de la ‘contrainte’ (portée notamment par Rémy Cazals et Nicolas Offenstadt). De l’autre, ceux du ‘consentement’ (portée notamment par Stéphane Audoin-Rouzeau et J.-J. Becker). Les premiers, s’appuyant sur les témoignages soigneusement sélectionnés de vétérans, prétendent que la peur d’être fusillé, la censure, le bourrage de crâne sont les seuls raisons qui poussèrent les soldats à résister et à ne pas se mutiner en masse. Les seconds avancent que bien que réelles, les raisons susmentionnées ne suffisent pas et que l’on ne peut balayer d’un revers de main l’idée de devoir, l’attachement au sol national, la camaraderie qui oblige à ne pas se débiner pour ne pas abandonner les ‘copains’ et, pas si dérisoire que cela, ‘le sens du travail bien fait’. Les soldats de Cazals avaient la trouille du peloton d’exécution et subissaient une guerre dont ils se foutaient royalement. Les soldats d’Audouin-Rouzeau n’étaient certainement pas très ‘heureux’ au front, ne comprenaient pas toujours, et à juste titre, les causes de cette gigantesque bataille, mais ils luttaient parce qu’il fallait le faire, parce qu’ils luttaient sur le sol national. Ils avaient fini par accepter cette guerre à défaut de la supporter. Revenir sur ce débat, qui agite encore aujourd’hui la communauté universitaire, me semble important parce que l’idée de ‘contrainte’, même si elle n’est quasiment jamais citée par ceux qui la croient, l’a emporté. Dans l’enseignement : les mémoires de soldats toujours pacifistes et antimilitaristes illustrent les cours de la plupart des professeurs d’histoire. Dans les médias : les soldats étaient des « pions », « de la chair à canon » entre les mains des généraux. Je ne dis pas que Remy Cazals et Nicolas Offenstadt sont de mauvais historiens mais il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle : la thèse qu’ils défendent est idéologiquement marquée – ce n’est pas leur faire injure que de dire cela, mais un simple constat quand on voit, par exemple, qu’ils ont signé l’appel des universitaires en faveur de Ségolène Royal lors de la dernière élection présidentielle. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt ! Ils défendent une vision de gauche de la guerre basée sur un mépris du patriotisme et du militarisme avec, en parallèle, une mythification des mutins. J’abrège : cette grille de lecture qui entend dissocier les combattants de la guerre a gagné et explique à mon sens pourquoi nous avons eu droit à cette grand-messe de l’anti-France lors des funérailles de Lazare Ponticelli. Mais il y a pire et encore plus passionnant. « La guerre est le contraire de la civilisation », entend-on tous les jours. Le discours de la ‘contrainte’ est, en quelque sorte, un prolongement de la thèse de Norbert Elias dans laquelle le phénomène guerre se voit opposé à la civilisation. Aussi, l’homme qui fait la guerre sans y être contraint ne peut pas être… civilisé. Alors, on comprend mieux pourquoi l’homme européen version 2008, un Pujadas par exemple, déjà célèbre pour son « génial » lancé lorsqu’il visionnait en direct les images des tours de New-York en flammes le 11 septembre 2001 (ivresse de l’audimat et des duplex en direct de Ground Zero !), on comprend mieux comment il peut dire à des millions de téléspectateurs quelque chose comme : « Il faut bien se dire que… euh… on vit plus à la même époque… euh… que les hommes d’alors étaient un peu frustres… euh… et puis obligés, hein, n’est-ce pas… ». Voilà : les hommes de 1914 étaient soit obligés, soit un peu barbares. En somme, disons-le clairement, ils étaient cons. C’est la seule explication logique aux yeux d’un Pujadas. Rendez-vous compte : le patriotisme existait encore ! Barbarie ! Refus caractérisé du vivrensemble ! Mais l’homme de 2008, lui, sait le chemin du bonheur et de l’amour (d’ailleurs, vous aurez remarqué avec moi que tous les commentateurs précisaient bien que les soldats français de 1914 étaient des ‘ruraux’, donc des gros cons incultes, tout le contraire de l’homme urbain de 2008). On commence par opposer la guerre et l’Homme et l’on finit par opposer la violence et l’Homme. Ainsi, la guerre et la violence détachées de l’Homme finissent par être présentées comme des ‘complots’ menés contre celui-ci alors même qu’elles sont, à mon sens, inhérentes à la nature humaine.

La monomanie de la caricature (une information calibrée pour un spectateur calibré), du résumé se mêle donc au refus on ne peut plus vaniteux de voir et d’accepter philosophiquement qu’un homme puisse tuer un autre homme. Alors imaginez, tuer pour sa terre, pour sa famille, pour ses camarades ? Impensable ! Le processus de curialisation est donc appelé à continuer, d’autant plus que, maintenant, nous sommes tous potes, nous sommes pacifistes, nous savons que le drapeau français est le paravent du fascisme. Il est impossible de faire plus civilisés que nous. Voilà donc leur idée de la civilisation : des champs de marguerites pleins de jeunes gens métissés arborant fièrement des plumes dans leurs culs avant de se convertir en joyeux consommateurs qu’il ont toujours été, au fond, même quand ils déambulaient autour du champ de marguerites ! Y’a pas à dire, la civilisation moderne, c’est quand même l’extase permanente.

Mais je digresse, pardon. Encore plus généralement : les raisons profondes. Je vais tenter d’être concis : la démocratie d’opinion (ou compassionnelle) qui, infoutue de parler aux cerveaux des citoyens entend parler à leurs cœurs ; l’inflation réconciliatrice liée directement à la repentance (pas de monde Benetton sans dénigrement préalable du passé – or, un peuple qui se juge continuellement est un peuple qui ne veut pas agir, et c’est là le but recherché, d’ailleurs : jouer à la pétanque sous le soleil de Saint-Tropez) ; l’inculture crasse des deux dernières générations d’Européens (n’importe quel ouvrier français des années 1930 en savait plus sur l’histoire de son pays que la plupart des bacheliers d’aujourd’hui) couplée au mensonge ; l’illusion progressiste, encore et toujours elle, qui anime aussi bien les masses populaires que les élites.

Vous aurez remarqué que, dans mon livre, j’accorde une importance particulière à la question du langage. « Lazare c’était un sans-pap » ou « nous bâtissons aujourd’hui une France tolérante, ouverte sur le monde, accueillante, etc. » ne sont possibles qu’au prix d’une dégénérescence de la langue française. Wittgenstein écrivait : « Les limites de ma langue sont les limites de mon monde ». Quand on parle un sous-français, on pense en sous-pensée. Et quelle est la principale génératrice et promotrice de cette pensée-slogan ? La publicité. Toute idéologie enfante une langue. Les nazis raffolaient du préfixe ‘volk-’, la social-sociocratie adorent le mot ‘citoyen’ qu’elle a transformé en une sorte de suffixe (voiture-citoyenne, parrainage-citoyen, maison-citoyenne, etc.). La publicité est la Grande Simplificatrice au service du Grand Capital. C’est elle qui diffuse et légitime le conformisme, lui donne une caution ‘rigolote’, nous vend un faux désir (montrer une fille nue pour écouler du fromage ou des cotons-tiges, il fallait y penser), elle qui crée les modes et enfin n’hésite pas à se parodier, confessant ainsi son cynisme absolu. Le Grand Capital décide, les BHL traduisent, les Toscani illustrent et s’occupent du service après vente. Je ne sais à quel niveau de la chaîne il serait utile de couper. Peut-être au trois, de préférence avec du C4 plutôt qu’avec des pinces-monseigneurs.

Raphaël DARGENT. – Si vis pacem, para bellum, « si tu veux la paix, prépare la guerre », dit l’adage. Pourtant, une fois de plus, une fois de plus après Sedan et l’impréparation de l’armée impériale, une fois de plus après le choc de 1914, une fois de plus après la débâcle de 40, nos gouvernants refusent les dignes crédits aux armées, chacun se persuadant, n’est-ce pas, qu’il n’y aura plus jamais de guerre, que jamais nous n’en fûmes autant éloignés, que l’heure de toute façon est à la préservation à tout prix de la paix, et qu’il faut donc ne pas trop s’armer, ne pas se donner les moyens d’une politique qu’on n’a d’ailleurs plus. Refusant toute défense nationale, et même toute défense européenne, notre pays désarme à plus d’un titre. Psychologiquement mais aussi – cela va de pair – militairement. Aujourd’hui donc, M. Hervé Morin, piètre et discret chef d’un ministère si mal nommé – celui de la Défense – réduit un peu plus encore, après des années de recul, nos capacités opérationnelles terrestres comme peau de chagrin, sacrifie le deuxième porte-avion nucléaire dont on nous expliquait il y a quelques années qu’il était indispensable à notre marine, sans quoi le premier, le Charles-de-Gaulle, ne servait à rien, l’un devant suppléer l’autre lorsqu’il est en rade pour maintenance. A côté de cela, nous projetons nos soldats toujours plus loin à l’étranger, pour faire du maintien de l’ordre, de l’interposition, de l’humanitaire. Bref, nos soldats font tout, sauf la guerre. Certains, dans la Grande Muette s’émeuvent de la situation, mais en vérité ils sont peu nombreux, car, c’est triste, beaucoup de hauts gradés désormais ont des discours de fleurs bleues. Après tout, il fallait s’y attendre : un centriste au ministère de la Défense, c’est en soi tout un programme. Mais le drame de ce qu’est devenue feue la grande armée française, n’est-ce pas au fond le symbole cruel de ce qu’est devenue la France toute entière, c’est-à-dire une puissance moyenne, verbeuse mais largement impuissante ? Dans ces conditions, une politique indépendante est-elle seulement possible ?

Loïc LORENT. – Ah ! l’armée française ! Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette armée, celle qui défile si joliment tous les 14 juillet mais est obligée de louer des avions gros porteurs russes pour acheminer ses troupes jusqu’en Afghanistan.

Pour commencer, plusieurs observations qui rejoignent votre analyse. Tout d’abord, une touche d’optimisme : il y a deux armées françaises. La première est celle des unités dites d’élite, Légion étrangère en tête, qui sont, du point de vue des qualités combattantes, parmi les meilleures au monde. Mais il y en a une autre, et là tout optimisme doit être abandonné derechef. Depuis sa professionnalisation votée par notre ancien président fainéant corrézien, l’armée française s’est transformée en Mairie de Paris (celle des emplois fictifs) et en assistante sociale. Quiconque connaît quelques militaires de carrière sait quel ‘état d’esprit’, dirons-nous pudiquement, règne au sein de la Grande Muette, comme vous l’appelez. Certaines armes sont plus touchées que d’autres, une en particulier, celle-là même qui puise dans ses ‘réserves stratégiques’ pour assurer un minimum de présence en mer de ses navires. En un mot : on y recrute actuellement beaucoup de ‘cas sociaux’, qui signent des engagements sans en comprendre le sens, qui voient dans l’armée la planque idéale. L’armée est donc elle aussi mise à contribution dans le but d’acheter la paix sociale. Tenues non réglementaires, salut que l’on fait quand on y pense, clopes que l’on grille pendant les heures de travail, etc. Beau tableau, n’est-ce pas ? Et quand on recrute n’importe qui, on forge n’importe quoi. On obtient par exemple des résultats … étonnants lorsque l’on interroge les soldats de l’armée française, ‘jeunes’ et officiers confondus. Cette récente information est passée totalement inaperçue, sans doute plus par désintérêt des médias que par volonté de masquer une réalité somme toute peu gênante aux yeux de l’idéologie dominante. On a questionné les soldats sur les raisons de leur engagement, on leur a demandé ce qu’ils feraient s’ils se trouvaient dans une situation périlleuse, mettant en jeu leur intégrité physique. A tomber à la renverse ! Figurez-vous que le soldat français ordinaire s’engage pour « sauver des pauvres gens » bien plus que pour combattre, pour distribuer de la nourriture et des médicaments bien plus que pour repousser d’éventuels ennemis et, cerise sur le gâteau, il déclare sans honte qu’il refuserait de se battre, qu’il se carapaterait si un conflit ouvert avec un adversaire clairement identifié se présentait à lui. C’est Boris Vian à la guerre ! Une armée d’assistantes sociales et de cantinières.

Concernant plus précisément les officiers, c’est comme les journalistes ! Pourquoi seraient-ils différents de leurs compatriotes ? Il suffit d’entendre parler la plupart d’entre eux (on pourrait fabriquer un belle compilation avec les interviews faites en marge du 14 juillet) : un français qui n’a rien à envier à celui péniblement articulé par les ‘cas sociaux’. Il suffit de consulter les vidéos que certains livrent sur Internet : ils y apparaissent dignes des danseurs de Tecktonic, les uniformes en plus. Tout de même, ‘officier français’, ça veut dire quelque chose ! C’est une histoire, des traditions. Et les officiers supérieurs, les hauts gradés ! Même eux. Des centristes, à l’image du ministre qu’on leur a refourgué, des carriéristes qui passent plus de temps dans les ministères qu’au milieu de leurs troupes. Toutefois, ce n’est pas propre à l’armée française. La fonction militaire est devenue bureaucratique par excellence. Enfin, je sais que des jeunes gens un peu plus vertueux que d’autres et fiers des drapeaux qui ornent leurs navires ou leur casernes commencent à s’agacer de ce laisser-aller. Espérons qu’ils seront entendus.

Un autre problème – chronique – est celui du budget. Il y a deux solutions : l’indépendance (mais elle coûte très chère) ou l’achat d’armes aux Etats-Unis (ce qu’a choisi le Royaume-Uni, par exemple). La France a eu et a encore le génie, un de plus !, de choisir la première sans s’en donner les moyens. C’est un tour de force qu’il convient de saluer comme on le ferait d’un grand écart axial exécuté par un tétraplégique obèse. De toute façon, il n’y a aucune raison pour que le budget alloué à la défense soit revu à la hausse. Vous ne voudriez tout de même pas construire de nouveaux sous-marins à propulsion nucléaire, des blindés alors que l’on pourrait édifier des centre aérés, payer tous les intermittents du spectacle à vie, livrer un vélib’ à tous les enfants africains avec tous ces milliards d’euros ! Je vous rappelle que l’armée, ce n’est pas bien. Ce n’est pas bien parce que les militaires ont des armes. Et les armes, ce n’est pas bien parce que l’on peut tuer avec. Le jeune français de 18 ans, celui qui rêve de devenir chanteur, acteur ou intérimaire à Leroy Merlin, qu’est-ce qu’il peut bien en avoir à foutre de l’armée française ? Et l’écrivaillon du VIe arrondissement de Paris, celui qui ne sait écrire que sur « la beauté animale des enfants du désert », que pense-t-il de l’armée française ? Rien. Au deux bouts de la chaîne sociale, on retrouve la même indifférence ou le même rejet. J’ai beau chercher, je me demande s’il y a déjà eu dans l’histoire contemporaine de notre pays une période où l’armée était aussi clairement un objet de dédain ou de haine alors même, c’est cela qui est le plus stupide, que notre armée, comme vous le dîtes, ne fait que de l’humanitaire ou des ‘opérations de maintien de la paix’ (qui sont souvent des compétitions de « Qui voit le plus loin avec des jumelles ? »). La mauvaise conscience chevauche l’idée que l’armée est une entité dispensable dans la mesure où les peuples du monde entier, s’il n’y avait pas ce foutu complot occidental, se donneraient la main et s’arrangeraient après avoir entonné l’hymne à la joie. Srebrenica ? Une guitare et ça se serait terminé paisiblement, pardi ! Qu’on ouvre toutes les frontières et plus aucun bain de sang ne se produira !

« Puissance verbeuse mais largement impuissante » ? Exactement. Voyez-vous, j’aime la cohérence intellectuelle. Si les élites françaises radicalement pacifistes étaient cohérentes, elles qui affirment que la guerre n’est jamais une solution, il faudrait liquider notre armée, conserver à la rigueur une cinquantaine de Saint-cyriens afin que les touristes puissent les prendre en photo devant l’Elysée. Alors je dirais : « Bravo, ils assument ». On a la diplomatie de ses armes ! On peut le regretter mais c’est encore ainsi et je crois bien que ce n’est pas près de changer. Une grande puissance peut se passer d’armée, le Japon en est bien sûr l’exemple parfait. Mais une grande puissance qui souhaite faire de la politique à l’échelle mondiale, et non pas uniquement du commerce, a besoin d’armée. La Russie, la Chine, l’Inde l’ont compris. Pendant ce temps-là, à Bruxelles, on pond des lois qui entendent « changer la vie des gens ». La longueur des sardines ou un ambitieux plan de défense : choix cornélien auquel l’UE a apporté une réponse claire et iodée.

L’UE et la France sont les championnes incontestées du verbiage insignifiant. Tout le monde rit de nous, à l’exception de ceux qui entendent profiter de nous, Etats-Unis en tête, l’UE n’ayant jamais été qu’une autoroute s’ouvrant devant les entreprises américaines. Pour en revenir à la France seule, l’écart entre sa puissance réelle et la puissance qu’elle revendique est abyssal. Et pourtant, ça s’enflamme à la tribune de l’ONU, ça présente ses immixtions à l’étranger (Côte-d’Ivoire, RDC, Kosovo) comme des morceaux de bravoure à faire pâlir d’envie tous les maréchaux d’Empire et toutes les infirmières ! La France n’est plus maître de son destin, voilà la vérité. Il n’y a qu’à voir la piteuse façon dont Nicolas Sarkozy s’est écrasé devant l’Allemagne (pour son projet d’Union méditerranéenne) ou devant les USA (pour le Kosovo) pour comprendre que nos gouvernants ne savent plus et ne veulent plus penser hors de l’UE, cette grande intersyndicale des dhimmis volontaires. Je finis tout de même sur une note presque positive : notre armée n’est guère reluisante, mais c’est toujours mieux que de ne pas en avoir, comme la plupart de nos associés européens qui, s’ils étaient attaqués, imploreraient notre aide et celle de l’OTAN. Quand les sénateurs américains ont ratifié, en 1949, le traité de l’Atlantique nord, ils n’auraient jamais imaginé que, soixante ans plus tard, les Etats européens seraient incapables d’assurer seuls leur défense. L’OTAN a toujours été une ‘faveur’ faite à ces grands parcs d’attractions que l’on nomme Irlande, Suède, Danemark, ces couillons d’Etats neutres. Parcs d’attraction qui, même si nous en avions la volonté, nous empêcheraient de bâtir une véritable armée européenne en brandissant leur droit de veto.

Raphaël DARGENT. – Vous avez raison : il y a des guerres justes. Il y a même des guerres nécessaires. Dans votre ouvrage vous évoquez souvent la guerre d’Irak pour critiquer la position française de 2003 et défendre par contraste le courage de l’Amérique de Georges Bush. Pourtant, si la première guerre du Golfe pouvait à la limite se justifier, l’Irak ayant envahi le Koweït (passons sur le fait que de hauts responsables américains avaient laissé entendre quelques semaines auparavant au gouvernement de Saddam Hussein que les Etats-Unis ne réagiraient pas en cas d’invasion), la seconde n’avait aucune justification, autre que pétrolière, les fameuses « armes de destruction massive » étant une pure invention du secrétariat d’Etat américain, et l’Irak s’avérant largement fragilisé militairement et du fait de l’embargo. Je ne sais pas si la France fit alors preuve de munichisme, comme vous l’en accusez, mais je suis certain que l’Amérique fit alors preuve de machiavélisme et de calculs (bons ou mauvais comme on voudra). Le régime de Saddam Hussein était une effroyable dictature mais l’Amérique en a toléré et en tolère bien d’autre, et même en finance. Par exemple, vous savez bien que l’Amérique n’interviendra pas contre la Chine au motif que celle-ci écrase le Tibet. Elle n’imagine même pas le boycott des Jeux Olympiques, elle qui s’apprête sans doute à rafler l’essentiel des médailles dans cette grand-messe du fric et de la dope. C’est là où votre justification du droit d’ingérence, si elle est louable dans ses intentions, me semble atteindre ses limites. La morale, je le crains, sera toujours celle du plus fort. Disant cela, suis-je munichiste à mon tour ?

Loïc LORENT. – Concernant la seconde guerre d’Irak, je le dis sans détour : vous avez parfaitement le droit de penser qu’il s’agissait d’une guerre injuste et que les Américains ne sont allés là-bas que pour s’approprier les ressources pétrolières de ce pays. Je respecte cette position. Ceci étant dit, vous aurez noté que ce que je vise dans mon livre, ce n’est pas l’opposition à la guerre d’Irak mais l’opposition à toute intervention militaire qui s’est une fois encore manifestée durant les semaines qui ont précédé la dite intervention. Que ce soit au nom des ‘droits de l’homme’ – auxquels je ne crois pas –, pour défendre les intérêts français, pour abattre un régime politique inique, le munichiste d’aujourd’hui répond sempiternellement la même chose : il faut discuter. Il y a une grande différence entre l’examen critique d’une situation complexe et le fait de meugler « Vive la paix ». Que les foules estudiantines, les clercs du Flore et les médias s’agitent frénétiquement contre « l’impérialisme américain », quoi de plus normal ? Par contre, je ne pense pas que le rôle d’un Etat et de ses représentants consiste à verser dans la sensiblerie et à se muer en agence de propagande pacifiste. Or, Villepin et Chirac furent pathétiques en 2003. Le premier s’est pris pour René Char (le talent en moins) tandis que le second a trouvé utile d’insulter les petits Etats de l’Europe de l’Est (souvenons-nous du : « Ils ont manqué une occasion de se taire »).

L’Amérique a toléré des dictatures, nous aussi, et il ne s’agit pas de jouer aux « missionnaires armés » à travers le monde entier. Ce serait, je crois pouvoir l’affirmer, absolument vain. C’est la raison pour laquelle je rejette le droit d’ingérence… tel qu’il est défini actuellement. Je ne vois pas quel intérêt il peut y avoir dans la distribution de sacs de riz ou dans la promotion d’une démocratie libérale à laquelle je ne suis pas particulièrement attaché d’ailleurs. Conscient des risques de néo-colonialisme inhérent à toute intervention armée sur un théâtre extérieur, je n’en pense pas moins qu’il est des cas où une certaine morale nous oblige à intervenir. C’était le cas à Srebrenica. Enfin ! Comment peut-on accepter que des militaires français laissent des miliciens serbes conduire 8000 hommes vers la mort sans bouger le petit doigt ? Et tout ça sous leurs yeux ! De surcroît, cette histoire a montré combien l’Europe était à la ramasse. On se moque à juste titre en Europe des troupes de l’Union africaine. Mais à Srebrenica, avons-nous fait mieux ? Et que faisions-nous quand le commandant Massoud nous appelait au secours en Afghanistan ? Nous pleurions les Bouddhas de Bâmiyân. Nous pouvions sans risque de prendre huit bombes nucléaires sur la tête agir en Bosnie, livrer des armes à Massoud. Il paraît que le propre du politique est de prévenir l’avenir, d’avoir un coup d’avance. Je remarque qu’en la matière nos politiques ont toujours un coup de retard.

En filigrane, vous semblez reprochez aux Etats-Unis d’être hégémoniques. Mais pourquoi le sont-ils ? Parce que nous sommes volontairement faibles ! Il ne faut pas reprocher au fort d’être fort mais au faible volontaire d’être volontairement faible. Un chapitre du Zarathoustra de Nietzsche me revient alors en mémoire : mis en face d’un géant, les nains ont deux façons de s’élever : soit ils décident de s’élever, justement, soit ils s’unissent pour scier les jambes du géant. Ne parvenant pas à être également grand, ils préfèrent que tout le monde soit également petit. Au lieu de concurrencer réellement les Etats-Unis en se dotant d’une armée performante, les Etats européens, qui jouent à celui qui sera le plus humble et le plus compréhensif envers les pseudos damnés de la terre, souhaitent abaisser la puissance américaine. C’est là un comportement de petits bourgeois repus, de minables, de nains moins jaloux d’une puissance perdue que contempteurs de la puissance en général. Autre chose : si les dirigeants français avaient été courageux, ils auraient pu envoyer des troupes en Irak afin que celles-ci se battent aux côtés de la garde républicaine de Saddam. Ça aurait eu quelque panache, au moins.

Je ne suis pas atlantiste, si l’on considère que l’atlantisme revient à soutenir a priori toutes les initiatives américaines quel que soit le gouvernement en place à Washington. Il eut été possible de s’opposer à la guerre d’Irak sans verser dans le pathos et l’antiaméricanisme primaire. C’est là, je le répète, une position que je respecte. Malheureusement, l’opposition que l’on a le plus entendue était celle des « give peace a chance » et autres pénitents professionnels. Je considère les Etats-Unis comme notre alliée naturelle. Nous devons les critiquer, refuser ce qui, dans leur modèle culturel, est ridicule et néfaste, combattre le politiquement correct dont ils sont les champions incontestés (en matière de novlangue, on ne fait pas mieux qu’une réunion new-yorkaise du Parti démocrate), les affronter quand ils reconnaissent l’indépendance de l’Etat mafieux du Kosovo et sur de nombreuses autres questions tout en gardant à l’esprit que nous avons un destin commun. C’est là mon intime conviction car l’Occident, c’est aussi l’Amérique.

Raphaël DARGENT. – Je crois comme vous qu’il y a un stupide tropisme anti-américain en France, de la même façon qu’il y a un tropisme pro-arabe erroné. Pourtant, j’ai l’impression, qu’au-delà des mouvements gauchistes pro-palestiniens et des cités immigrées de banlieues, une majorité de Français fut sincèrement émue et profondément solidaire du peuple américain après le 11 septembre 2001. J’ai l’impression aussi qu’une large majorité de Français fut choquée de la venue récente de Kadhafi en France, scandale que vous dénoncez dans votre ouvrage. Le munichisme ne pose-t-il pas davantage le problème des pseudo-élites politiques et médiatiques que celui du peuple ? Le fait qu’en Occident, et dans tous les coins occidentalisés du monde, le fait qu’en régime démocratique, et dans tous les pays démocratisés du monde, le Grand Homme fait défaut, n’est-il pas à l’origine de ce munichisme ? « Je fais la guerre » assénait Clemenceau en 14-18. Pour avoir un grand peuple, ne faut-il pas de Grands Hommes à sa tête ou a-t-on les dirigeants que l’on mérite?

Loïc LORENT. – Entendons-nous bien : je ne reproche pas au Président de la République d’avoir invité un dictateur. Mon sentiment est que la Real Politik doit demeurer le ciment de notre politique étrangère. Mais tout de même, Kadhafi n’est pas n’importe quel dictateur, c’est un homme qui a du sang français sur les mains. Il nous faut impérativement commercer avec lui ? D’accord, mais ne déployons pas le tapis rouge devant lui, ne le laissons pas dire à la tribune de l’UNESCO que l’Europe est raciste et maltraite les immigrés présents sur son sol alors même que la Libye en connaît un rayon en matière de violences faites aux immigrés puisqu’elle les pratique avec une admirable constance. Signons des contrats, faisons avec la Libye ce que nous devrions nous contenter de faire avec la Russie du tchékiste Poutine : de l’import-export.

Je pense que le peuple français a été ému par le 11 septembre comme il l’aurait été par n’importe quel attentat, ni plus ni moins. Mais les élites politiques et médiatiques, elles, ont immédiatement pointé le fait que « 3000 morts ? Y’a 3000 enfants africains qui meurent chaque jour » ou « on les a tellement humiliés que leur réaction est normale ». Sur le plan émotionnel, le 11 septembre est plébiscité par les Français. Mais dès qu’on aborde le terrain politique, ça dérape.

Pour m’être penché sur l’histoire de l’antiaméricanisme en France (ou français), j’affirme que c’est une passion nationale qui transcende le clivage masses populaires / élites. C’est un fil rouge depuis le temps où Buffon écrivait que l’air vicié des grandes plaines américaines empêchait les chiens d’aboyer et d’autres profondes prophéties sur l’infertilité des mêmes plaines. Je reviens en Europe, si j’ose dire. En 1938, sur la question de la guerre, les populations française et britannique étaient en parfaite adéquation avec leurs dirigeants politiques et l’intelligentsia ouest-européenne. Soixante-dix ans après la conférence de Munich, on peut avancer que sur certains points le consensus est total, de la base au sommet de la pyramide. Sarkozy et ses ministres sont des « Français comme les autres », ils le revendiquent et quand on les entend parler, on n’a pas de mal à les croire. Souvenez-vous de la polémiquette engendrée par les mots ‘crus’ prononcés par Fadela Amara. Qu’a-t-on dit, qu’a-t-on écrit sur cette affaire ? Quelques voix, bien rares, ont tancé la secrétaire d’Etat à je ne sais plus quoi. D’autres, plus nombreuses, ont salué cette façon ‘décomplexée’ d’aborder la politique, la ‘vitalité’ de Mme Amara, Laurent Wauquiez – le normalien – allant même, si je me souviens bien, jusqu’à déclarer le plus sérieusement du monde : « Fadela, elle est comme ça, elle est cash ! ». C’est le retour du sympa ! Les ministres parlent cash, Rachida Dati envoie grave, Bertrand (il) gère (très important, le redoublement du sujet, Sarkozy en étant le grand spécialiste : « La France elle a besoin de… », « Les problèmes ils se posent… ») ! On a longtemps reproché aux politiciens de parler le technocrate, cette langue obscure que l’on ne peut maîtriser qu’en ayant étudié à l’ENA. Ce procès était justifié mais n’a pas fait bouger les choses. Tout juste a-t-il poussé les politiciens à adopter deux nouveaux comportements : parler de leur vie privée (méthode Ségolène Royal – Nicolas Sarkozy ; « un petit cœur qui saigne » vaut mieux qu’une TIPP flottante) et à parler « comme les vrais gens » (méthode Besancenot). Le relativisme a tué les grands hommes, la social-démocratie à la scandinave les a enterrés. Ça commence à l’école, où l’on nous dit que les grands hommes ne sont rien comparés aux forces qui agissent durant les événements historiques (déformation de l’école des Annales ; tout est social, tout est collectif, etc.). Ça continue avec l’éloge permanent de la démocratie mollassonne, ‘humaniste’, celle des consensus. On passe la troisième avec le mépris manifesté envers les institutions (anarchisme version tee-shirt troué). On finit avec une évidence que tout le monde a relevée : aujourd’hui, le pouvoir n’est plus entre les mains des politiques mais entre celles des financiers, des médias et des stars, footballeurs et ‘artistes’. De surcroît, le pouvoir politique n’intéresse plus vraiment. On lui préfère largement celui conféré par le fric. Clemenceau et De Gaulle ne tiennent pas cinq secondes contre Bill Gates, BHL ou Marion Cotillard.

Raphaël DARGENT. – Vous le laissez clairement entendre : aujourd’hui, l’esprit de Munich règne en Europe et en France quand le continent et notre pays refusent de voir les dangers de l’islamisation en cours et la menace réelle de notre libanisation. Sur quoi débouchera notre munichisme ? Sur quelle guerre ?

Loïc LORENT. – Son triomphe est complet. Pour autant, je ne vois pas une mais deux fins possibles. La première est celle en laquelle croient nos élites. On pourrait la formuler ainsi : le libéralisme planétaire finira par vaincre et par raboter toutes les tensions ethniques, religieuses et communautaires ou celles induites par la raréfaction programmée des ressources naturelles. Sur les ruines des souverainetés nationales, une gouvernance-monde va instaurer la paix éternelle et la prospérité pour tous. Le pari est le suivant : le jeune Iranien de 2010 ou 2020 rêvera davantage de Beyonce Knowles que de son imam. Le métissage et la fête vont créer une société homogène, libérale, consumériste, s’appuyant sur les droits de l’homme. Cela ressemblera à un mélange du Meilleur des mondes d’Huxley et de 1984 d’Orwell. Car si ce scénario se réalise, le Capital resplendira et le règne du politiquement correct atteindra des sommets vertigineux. Nous vivrons sous le joug d’un Etat-monde de type totalitaire où le seul fait de prononcer le mot race nous obligera à subir dix séances de rééducation. Le Parlement britannique a voté récemment une loi qui en dit long sur le caractère totalitaire du politiquement correct : tout propos jugé homophobe peut conduire son auteur à 7 ans d’emprisonnement ! 7 ans ! Même des associations défendant les ‘droits’ des homosexuels ont condamné ce vote ubuesque. Toujours au Royaume-Uni, le ministère de l’intérieur réfléchit à la possibilité de rebaptiser les attentats islamistes en…‘actes anti-islamiques’. Parce que figurez-vous que les attentats perpétrés dans le métro londonien en 2005 sont une « insulte faite aux musulmans », qu’ils les « blessent » par « l’amalgame douteux » qui est fait entre Islam (religion d’amour et de paix) et les terroristes. Terroristes qui, du coup, n’ont aucun rapport avec l’Islam, n’est-ce pas ? Aussi, empressons-nous de dire que les attentats de 2005 ont été menés par des martiens adorateurs de champignons hallucinogènes qui souhaitaient attirer l’attention sur le problème ô combien délicat de l’inceste chez les Inuits. Finalement, ça ne serait qu’une consécration juridique d’une pratique courante. Un exemple : lorsque les journalistes – et bien souvent des historiens – évoquent l’occupation allemande, ils parlent de « l’armée nazie » ou des « nazis » tout court, rarement de « l’armée allemande ». De sorte que si l’on ne sait pas ce qu’est l’occupation, ce qui s’est exactement passé durant ces quatre années – et la plupart de nos compatriotes ne le sait pas –, on peut croire que nazi et Allemand sont deux ‘choses’ totalement différentes, ou tout au moins sans aucun lien. Les « nazis » deviennent à leur tour des martiens. On ne peut pas combattre ce que l’on ne nomme pas. En frappant d’anathème certains mots, les Européens croient pouvoir exorciser le mal, le faire fuir ou s’en protéger comme certaines tribus indiennes révoltées contre l’envahisseur blanc croyaient pouvoir se prémunir des balles en portant des cuirasses invisibles.

Le second scénario, qui a, vous l’aurez compris, ma préférence, est une balkanisation de l’Europe sous le double coup de l’immigration de masse et de la raréfaction des ressources naturelles évoquées plus haut. Les deux phénomènes sont d’ailleurs liés. Soit l’exemple de l’Afrique : il ne fait aucun doute que les jeunes pays qui la composent finiront par se développer. Mais en attendant leur décollage économique, ils connaissent une explosion démographique qui, d’ailleurs, n’est pas pour rien dans leurs présentes difficultés. Quand, dans 50 ans, la population du continent africain aura été multipliée par deux, que vont faire des dizaines de millions d’adolescents congolais ou nigériens ? Ils viendront en Europe où il ne manquera jamais d’Emmanuelle Béart pour les caresser devant les caméras de télévision. Quand il y aura 200, 300 ou 400 millions d’étrangers en Europe, organiserons-nous des tournois de ping-pong-citoyen ou verrons-nous éclater notre continent en une kyrielle de conflits ethniques ? Je n’invente pas ces chiffres, ils sont officiels, donnés par l’ONU qui se félicite de cette évolution : accueillir plusieurs centaines de millions d’Africains, d’Asiatiques, n’est-ce pas un signe de tolérance ? Non, c’est un suicide. Enfin, cela dépend du point de vue que l’on adopte. Je comprends fort bien que nos élites soient enthousiastes à l’idée que l’Europe va être submergée par des flots continus d’étrangers. Grâce à ces populations, elles vont enfin pouvoir détruire tout ce qu’il restait de culture occidentale. La révolution migratoire est déjà en marche ! Entre 300 000 et 400 000 immigrés entrent chaque année sur le territoire français. A ce rythme, on peut parler d’une substitution de population, voire même de colonisation. Les guignols de RESF s’insurgent contre les 35 000 reconduites à la frontière. Même pas un sur dix… Et ça se fait interviewer à visage couvert et s’auto-attribue le titre de « résistant » ; ça parle de « rafles » comme si Auschwitz était la destination des expulsés vers l’Algérie ou ailleurs ; ça se prépare à s’effacer doucement, lentement. Parce que ça ne se battra pas ! Le petit blanc sera le grand spectateur et victime de la balkanisation. Du reste, toutes les civilisations meurent un jour ou l’autre et il est fort possible que nous soyons mûrs pour une euthanasie collective. En 1919, Paul Valéry écrivait son fameux essai La crise de l’esprit dont on a retenu que la non moins fameuse phrase : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Il ajoutait quelques lignes plus loin cette sentence pénétrante : « Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce serait aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus inconcevables : elles sont dans les journaux ». Les fleurs du mal brûlent encore à Villiers-le-Bel.

 

L'Opinion Indépendante

16 mai 2008

En attendant la guerre…

par Christian Authier

Dans un essai incisif et argumenté, Vous aurez la guerre, Loïc Lorent dénonce «l'esprit de Munich», mélange de pacifisme et de défaitisme, à l'oeuvre hier comme aujourd'hui.

« Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre.» L'adresse fameuse de Winston Churchill aux signataires des accords de Munich, qui marquèrent l'affaissement des démocraties face à Hitler, fut hélas vérifiée par l'Histoire. Depuis, les références aux «munichois» et à «l'esprit de Munich» ont fait florès (de même que celles à la guerre d'Espagne), permettant à des intellectuels, confortablement calés sur les banquettes du Flore, de réclamer une «bonne guerre» contre telle ou telle tyran-nie exotique. La figure-type du Déroulède en chemise échancrée étant l'irremplaçable BHL dont les justes causes (Bosnie, Tchétchénie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Darfour...) se succèdent selon les modes et la tendance.


Guerre à la guerre

L'un des mérites de l'ouvrage de Loïc Lorent, historien et écrivain né en 1984, est de mettre en perspective ce qu'il appelle le «munichisme» : alliance d'un pacifisme protéiforme à la croyance «en l'arbitrage international et en la résolution pacifique des conflits». «Nous pensons qu'il existe une marche vers Munich qui a amené la France à souscrire au lâche soulagement. Mieux, nous alléguons que l'idéologie qui s'est manifestée à Munich, loin de se limiter aux années 1930, est au contraire encore vivace aujourd'hui. Et victorieuse.

Une victoire totale sur l'autel de notre inconséquence face aux véritables défis du monde», explicite l'auteur qui va se livrer à une analyse fine et très précise des pacifismes à l’œuvre - à gauche comme à droite, à l'extrême gauche comme à l'extrême droite - durant l'entre-deux-guerres en France. Dans ce vaste panorama d'un pays hanté, malgré la victoire, par le traumatisme de 14-18, on découvre ou redécouvre des citations saisissantes de Félicien Challaye («Plutôt l'occupation étrangère que la guerre») ou de Paul Faure («Nous avons applaudi le pape. Nous aurions applaudi le diable.») contrastant avec la belle et forte lucidité d'un Marc Bloch. L'inconscience illuminée d'un Briand, la naïveté d'un Blum, le cynisme d'un Laval, les positions variables du PCF, la pré-collaboration des fascistes : tout est étudié avec une implacable lucidité.

On suit moins !'auteur dans sa tentative d'étendre de manière un peu globalisante l'ombre et les réflexes du «munichisme» aux périodes les plus contemporaines. Ainsi, pour ne prendre que le dernier quart de siècle, on peut rappeler que lors de la crise des euromissiles, François Mitterrand appuya le déploiement américain en Allemagne en déclarant au Bundestag : «Les pacifistes sont à l'Ouest et les missiles sont à l'Est». De même en 1991, le soutien de la France dirigée par le même François Mitterrand à la volonté des Américains, sous l'égide de l'ONU, d'intervenir contre l'Irak qui venait d'envahir le Koweït (puis sa participation militaire), ne compta pas pour rien. En Bosnie encore, la France envoya des forces toujours chapeautées par l'ONU et Jacques Chirac pesa dans la décision de bombarder les positions des Serbes de Bosnie. Il faudrait citer encore nos interventions armées au Tchad, au Liban, en Côte d'Ivoire ou en Afghanistan où nous venons d'envoyer 700 hommes supplémentaires. Certes, il y eut le refus français de cautionner la deuxième guerre du Golfe et - malgré quelques dérapages verbaux de Jacques Chirac (déclarant en 2003 que «la guerre est toujours la pire des solutions») et du lyrisme de Dominique de Villepin - il faut reconnaître que la suite a donné raison à la position française d'autant que les arguments avancés par l'administration US (présence d'«armes de destruction massives» en Irak sur fond d'amalgame plus ou moins avoué entre le régime de Saddam Hussein et les responsables des attentats du 11 septembre) relevaient de la pure désinformation.

Par ailleurs, on ne peut transposer le tragique aveuglement des accords de Munich et de «l'esprit de Munich» à la situation contemporaine en occultant la diabolique singularité de l'ennemi d'alors, à savoir Hitler et le Troisième Reich. En dépit de quelques slogans propagés ces dernières années décrivant des autocrates comme Milosevic (renversé par le verdict des urnes et des manifestations) et des dictateurs comme Saddam Hussein en réincarnations d'Hitler, aucun péril contemporain - pas plus les talibans qu'Ahmadinejad - n'est en mesure de faire peser une menace comparable à celle des nazis. Qu'il s'agisse des 3000 victimes du World Trade Center ou des dizaines de milliers d'Irakiens tombés depuis l'intervention des Etats-Unis, les conflits, attentats et guerres en cours aujourd'hui n'ont rien à voir avec l'affrontement apocalyptique nazisme / communisme / démocratie d'il y a un demi-siècle.

Inévitable crétinisation

De même, l'évocation récurrente par Loïc Lorent des massacres de Srebrenica rejoint un confusionnisme et un manichéisme à la mode. Pour être précis sur cet épisode horrible d'une guerre qui ne l'était pas moins, il conviendrait de rappeler le martyre subi les semaines auparavant par les villages serbes voisins de Srebrenica dont femmes et enfants furent hachés en morceaux par les combattants musulmans bosniaques. Quand les «défenseurs» de Srebrenica menés par le criminel de guerre Naser Oric quittèrent l'enclave - sur ordre du président Izetbegovic (qui aurait sans doute fini devant le TPI, comme le président croate Tudjman, si la mort ne l'avait sauvé) - et que le général Morillon fit de même en oubliant ses promesses, la vengeance terrible des forces serbes de Mladic contre les hommes bosniaques en âge de combattre relevait dès lors de la triste férocité des guerres civiles et ethniques.
Pour autant, Vous aurez la guerre vise juste quand il met en accusation le prêt-à-penser hexagonal mêlant repentance, mauvaise conscience, autoflogellation, haine de soi et un sentimentalisme béat. Loïc Lorent trouve des accents à la Philippe Muray pour pourfendre la glu compassionnelle et consensuelle selon laquelle il faut «chanter le vivrensemble, chanter l'obsolescence des frontières, chanter le métissage, chanter le mépris envers l'histoire de notre pays, chanter en tenant des drapeaux arc-en-ciel dans nos mains, aller se pavaner dans des émissions télévisées où l'inculture, le conformisme, l'art de pleurer sur commande seront loués, quand ce n'est pas récompensé,» A travers quelques événements récents (les infirmières bulgares, Ingrid Betancourt, la prise d'otages de Beslen), il dénonce le «culte de la faiblesse»» et «de l'altérité sans limites». Dans un pays encore traumatisé par les attentats de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Michel ainsi que par la prise d'otages de Neuilly (un mort : le preneur d'otages), on n'ose imaginer le séisme que provoquerait un attentat de l'ampleur de ceux de Madrid ou de New York... La France est sortie du tragique et de l'Histoire, nous confie avec une rage désolée Loïc Lorent. Sa plume, aussi à l'aise dans l'étude historique que dans le souffle pamphlétaire, pointe sans faiblir «l'inévitable crétinisation congénitale à une société du spectacle et du divertissement permanent et obligatoire». C'est assez rare pour être salué.

Christian Authier

Publié sur 'Stalker' :

http://stalker.hautetfort.com/archive/2008/06/08/vous-aurez-la-guerre-loic-lorent-michel-crepu-et-guy-dupre.html

Vous aurez la guerre : Loïc Lorent, Michel Crépu et Guy Dupré

par Juan Asencio

 


«Plutôt l’occupation étrangère que la guerre.»
Félicien Challaye, cité par Loïc Lorent dans Vous aurez la guerre (Éditions Jean Paul Bayol, 2008), p. 102.

Il y a de cela peu de temps, le piètre journaliste Pierre Asouline, authentique spécialiste des préfaces, ainsi que quelques drôles qu'il ne convient pas même de nommer, trouvaient très peu recommandable de montrer ce qu'avait été l'un (l'un, pas le seul bien sûr : l'un, disons celui qui n'était point grimé, peut-être le plus réel) des visages de la France occupée par l'armée allemande.
Comme ce visage leur faisait honte ou qu'ils prétendaient, plus sûrement, l'oublier, ils voulurent à tout prix le cacher. L'énigmatique conte d'Hawthorne intitulé Le Voile noir était ainsi parodié, sans qu'ils le sachent cela va de soi, par ces beaux esprits : n'ayant (probablement) rien à se reprocher, le pasteur inventé par l'ami de Melville se voila pourtant le visage, d'horreur diffuse devant les innombrables crimes commis par ses ouailles, jusqu'à la fin de ses jours. Sur son lit de mort même, et malgré le cri de désespoir de celle qui l'avait aimé en silence, le pasteur refusa d'ôter de son visage le mystérieux voile.


Nos journalistes, eux, qui n'ont probablement pas lu une seule ligne d'Hawthorne (ou de Rick Moody, pour évoquer un auteur tout de même vivant et célèbre), ont honte d'un visage qui fut pourtant celui d'une belle femme, insoumise et rebelle, fille aînée de l'Église et Salomé coupeuse d'innombrables chefs, la France, à la fois sainte et, bien sûr, équivalence pas même bloyenne, putain. Pour son amant tudesque patiemment guetté depuis son balcon en forêt, elle accepta même de relever sa jupe sans toucher un maigre sou. Rien à faire donc, les bosses et les énormes bleus, vaguement cachés par un maquillage d'une horrible vulgarité, sous les pauvres bandages consensuels, étaient aussi peu invisibles que le sourire artificiel des comprachicos hideusement défigurés.
Pierre Assouline découvrit, mais un peu tard à son âge, que la belle vestale gardienne du feu sacré de la plus haute histoire était, depuis quelques éons tout de même, une demi-mondaine pressée de se vendre sur l'étal du boucher. Nous restons donc dans la littérature et, après Nathaniel Hawthorne, convoquons, toujours à l'insu de notre journaliste, François de Rosset et Charles Nodier.
Ce visage souriant, radieux même n'ayons pas peur de l'écrire, comme celui d'une femme amoureuse exigeant de son ravisseur qu'il la prenne sans cérémonie, avait été celui, photographié par André Zucca, de l'insouciance, du bonheur de vivre, voire de la complaisance, quand il n'était pas la trogne hilare, ma foi magnifiée par les yeux de notre habile photographe, d'une bien franche collaboration.
Je rappelais alors ici même, après avoir lu la note effarouchée d'un Pierre Assouline plus martial qu'un Hannibal monté sur un ânon de papier, quelque évidence historique qui semble apparemment avoir échappé à nos contempteurs au sujet de ce qu'il est convenu de nommer, pudiquement, la moins glorieuse période de notre longue histoire, à dire vrai une pantalonnade comme elle n'en connut que peu : la honteuse débâcle de 1940 ayant vu, sur les routes de France, des milliers de combattants qui avaient bien souvent détalé au seul bruit d'histoires colportées de casernes en casernes plutôt que devant des ennemis bien réels, je me bornais à faire remarquer à notre approximatif historien Pierre Assouline que les rangs des résistants avaient été pour le moins clairsemés si on les comparait à ceux de l'immense troupeau des collabos, passifs comme ceux que montraient les clichés de Zucca dénoncés par nos fiers-à-bras en chemise de soie ou parfaitement actifs, quitte à devancer les désirs allemands. Quitte à proposer de planter le drapeau français sur un tas de fumier odorant, selon les désirs de Jean Zay dont le sang était contaminé (il ne fut bien sûr pas le seul dans ce cas) par le germe du pacifisme le plus purulent.
Loïc Lorent, un jeune auteur plus polémiste qu'historien (son livre, sans doute volontairement, fait l'économie d'un apparat critique), plus coléreux que réellement polémiste (l'imprécation ne peut se départir d'une écriture réelle qui est, dans le cas de notre jeune auteur, espérons-le, en gésine) rappelle ces évidences en leur donnant un beau nom qu'il affirme être une idéologie, celle du munichisme, ainsi épinglée : «Et si nous devions définir cette idéologie d’une façon «concise», nous pourrions dire que le munichisme est l’idéologie qui, sous l’influence élémentaire de pacifismes intransigeants, conduit à renoncer consciemment à la puissance et même, en temps de crise, à accepter des concessions sur l’autel de la paix et, finalement, aboutit à la capitulation» (pp. 195-6). Notre époque bien sûr est celle du nouveau-né accouché de son insigne marâtre, le néo-munichisme comme il se doit qui n'est plus seulement une idéologie mais le discours seul autorisé, donc l'auto-consomption de toute idéologie ou pour le dire autrement, l'idéologie absolue, le novlangue terminal (1) : «Le néo-munichisme, qui n’est qu’un munichisme réactualisé en fonction des nouvelles idéologies dominantes en Europe occidentale, n’est pas un discours (ce qu’il était en 1939), mais le discours obligatoire. Il n’est plus restreint, propre à certaines sphères mais est partagé par la quasi-totalité des citoyens du vieux continent» (p. 216).
Le constat est imparable, l'analyse, même répétitive et parfois fort peu encline aux subtilités politiques, féroce mais manque à ce brûlot, je l'ai dit, la griffe incassable d'un style, celui par exemple de Bernanos que rappelle d'ailleurs Lorent (2). Sébastien Lapaque le cite beaucoup lui aussi. À vrai dire, il paraît même tellement persuadé de s'être incorporé la substance la plus secrète du Grand d'Espagne qu'il ne le cite plus guère, se contentant de donner, à la réédition de Sous le soleil de Satan par le Castor Astral, une préface qui n'en est pas une, qui est même particulièrement légère si on la compare au travail honnête de Michel del Castillo pour Les grands cimetières sous la lune. Crépu, lui, cite peu Georges Bernanos, après tout digne héritier de Léon Bloy que le patron de La Revue des deux Mondes ne tient pas en une immense estime. Crépu n'aime guère les auteurs qui ont l'écume aux babines, toujours prêts à mordre à belles dents les fesses blanches des Français qui paraissent avoir oublié depuis belle lurette ce qu'est le virus de la rage.
C'est pourtant Michel Crépu, et non point Lorent ni même Lapaque qui rend à Bernanos un hommage aussi inattendu que juste dans un excellent petit livre (quoique contestable sur bien des points) déjà vieux, Solitude de la grenouille dont je viens de terminer la roborative lecture. Passons sur le sujet de cet essai enlevé, qui fut cause d'une vieille dispute avec Pierre Cormary, passons encore sur le fait que le non proféré par les Français à la Constitution soit comparé à un sinistre Munich, ne retenons même pas la sempiternelle antienne (3) psalmodiée par l'auteur (il faut jouir; gageons du moins que Crépu jouisse intelligemment), pour ne retenir que le passage consacré à Bernanos, tout particulièrement celui de Nous autres Français : «Merveilleux, exaspérant Bernanos, qui se cogne partout [...], sa façon de secouer furieusement le taillis de ronces où il s'est enferré lui-même, en sortant au bout du compte blessé, tuméfié, bouleversant. Bernanos avec ses cannes, sa moto, ses lettres aux Anglais, son chemin de la Croix-des-Âmes, impayable, indélogeable dans son réduit monarchique du XXe siècle, seul, à Juis de Fora, au milieu de ses vaches et de ses cochons... Dites, Bernanos, vous savez que la moto n'a pas de freins... Bah, on ira dans le fossé ! Vive le Roy ! Adieu ! Adieu ! Nous autres Français est écrit durant l'année 1939-1939, l'encre des accords de Munich vient à peine de sécher, Bernanos sort tout juste des Grands cimetières sous la lune, il est déjà au Brésil, écœuré, «cuvant sa honte». Il s'est passé quelque chose, un grain qui coince décidément et qui a précipité la rupture avec l'Action française. Ce que Bernanos a vu à Majorque, les exécutions sommaires, l'horreur commise au nom de Dieu, la Croisade franquiste, la casuistique au service du meurtre, le Dogme à celui de la criminalité idéologique» (4).
Rien de bien neuf, donc, sous le soleil pisseux des petits camelots du Roy, qu'ils soient honteux (signant ainsi sous divers pseudonymes, cf. l'addendum au texte du bravache Frédéric Morgan/Pierre Carvin, dont la photographie ci-contre, publique je le précise, est éloquente) ou déclarés : la même tonalité martiale ridicule et irresponsable dont le plus puissant combustible n'aboutira jamais à mettre en branle un piston millimétrique, la même lâcheté se jouant finalement de mots trop grands pour les petites bouches en praline de nos procrastinateurs incurables.
L'un des chapitres les plus intéressants de l'essai de Crépu est sans conteste celui (intitulé Portrait de l'artiste en vieux continent) où il tente de donner figure à ce qui n'en a pas, le Mal. Crépu l'enthousiaste, le jouisseur, le confiant, l'honnête homme au sens le plus noble de l'expression, ce nageur jamais plus à l'aise que dans une mare sollersienne où il exécute de belles figures, paraît fort mal équipé pour s'aventurer au large, encore moins descendre dans les profondeurs. La généalogie de l'esprit munichois entreprise par l'auteur aurait peut-être dû s'appuyer sur deux lectures que Crépu ne cite pas (5) et qui, dans ces domaines troubles, font office de bouteilles d'oxygène et d'hélium nécessaires à l'exploration des grands fonds : Max Picard et Guy Dupré.
Guy Dupré... La plus anodine page de cet écrivain de race paraît gonflée de mille sucs qui nous font humer, à la brune, une forêt profonde de souvenirs, riches d'allusions innombrables, subtiles comme des essences volatiles, à un monde perdu. Lorsque je déjeunai avec lui il y a quelques semaines, l'homme se révéla d'une politesse et d'une amabilité tout à fait exquises, comme ses livres, d'ailleurs, le laissaient soupçonner. Il savait parler, déversant le flot prodigieux de souvenirs apparemment infinis, parce que, surtout, il savait se taire, son art ayant d'abord consisté à garder le silence, à ne point se précipiter pour écrire quelques vagues feuillets vite oubliés. L'homme de parole, qui s'en étonnera, était un homme du silence, c'est-à-dire de la parole non pas rimbaldiennement reniée mais gardée. Nous avons alors évoqué beaucoup plus de vivants (à peine l'étaient-ils) que de morts (bien réels, eux, plus vivants, par le pouvoir des invocations de Dupré, que nos pâles vivants) et ma conversation dut faire à ce Sphinx de la mémoire l'effet d'un bourdonnement d'insecte dérangeant un impassible éléphant peut-être bien bicentenaire ou bien quelque vieillard sans âge, comme aimait à les peindre Borges.
Un monde perdu ai-je écrit ? Oui, surtout si l'on s'avise de tendre l'oreille vers le vacarme provenant de l'étal de vente à la criée qui horrifia Julien Gracq et que stigmatise Dupré, écrivant (op. cit., p. 179) : «De mon bureau d’éditeur j’avais vu la contagion du besoin de s’exprimer, de se justifier, de se raconter, gagner la Grande Muette, le Barreau, le Parlement, la Police, les Finances, la Médecine. À l’école de la baveuse Céline et du morse Morand, les romanciers de «mes deux» s’étaient mis à table, une table percée d’où dégoulinaient des ouvrages de simulation. Nous étions tous des simulacres.»
Un monde perdu ? Bien sûr que non car ce pessimiste absolu qu'est Guy Dupré ou, pour le dire autrement, ce réactionnaire authentique, riche de souvenirs que l'on croit ceux d'un monde non seulement révolu mais qui n'a, tout bonnement, jamais existé, convaincu encore depuis des lustres que l'épuisement des forces de la France n'a même pas eu pour cause la Grande Guerre (et encore moins, bien sûr, la Seconde) qui n'a fait que révéler ce que les plus fins esprits soupçonnaient : la France était sortie, d'un coup, de l'histoire, et bien avant que la défaite de nos armées paraphe notre capitulation morale et intellectuelle, est aussi celui qui parie sur l'existence d'une «fraternité élective et lyrique, dédaigneuse et ironique» qu'il oppose aux «appartenances familiales, mondaines, séculières» et qui constitue un «compagnonnage dans lequel on n'entr[e] qu'en restituant son sens sacramentel à la double expression «élever la voix» et «garder le silence» (6). Selon Guy Dupré, la transmission des pouvoirs de l'esprit et de la chair ne peut se faire qu'au travers des figures féminines évoquées dans ses trois romans et ses nombreux textes, comme si elles étaient de mystérieux intercesseurs de la grandeur apotropéenne échappant d'un rire à la pesanteur de la chaîne héréditaire. Un peu de la liberté canaille des femmes que Dupré a aimées s'est étrangement déposée sur ses meilleurs textes qui vous donnent l'impression de pénétrer dans un royaume antique plus consistant et pérenne que les titanesques portiques d'acier et de lumière germant aux quatre coins de la planète.
Qu'importe l'exténuation des vieux flancs de la race, semble nous chuchoter Dupré, si le grain miraculeux peut se lever après avoir germé dans les terres les plus inattendues ! Qu'importe encore l'irréalité foncière du présent puisque ce que Dupré a défini mieux que nul autre, poétiquement nommé «loi de Sainte-Beuve» (7), nous entraîne dans le cours d'un fleuve que nous pouvons, avec quelque pratique, remonter (8).
Vers quelle source improbable où se nicherait la pollution qui contamina le fleuve ? À cette question, la plus angoissante, la dernière, nul ne détient ne serait-ce qu'une vague réponse. Pas même le magicien Guy Dupré.

Notes

(1) Évident souvenir de 1984 de George Orwell et peut-être de La Fausse parole d'Armand Robin, auteur hélas presque inconnu, que ce constat : «La dénaturation du sens des mots est la matrice des tyrannies modernes» (op. cit., p. 61).
(2) «Les intellectuels qui ne sont pas tombés dans le piège du pacifisme couineur sont rarissimes. Bernanos ou Montherlant, dont les indignations rageuses offriront de sublimes objets littéraires, sont marginaux» (Ibid., p. 108).
(3) Michel Crépu, Solitude de la grenouille (Flammarion, coll. Café Voltaire, 2006), pp. 122-3 : «Ce qui disparaît en France avec la Grande Guerre, c’est tout le profond pouvoir de la légèreté, signe de finesse et d’humilité, son génie propre qui avait donné sa langue à l’Europe. Tout devient lourd, emprunté, velléitaire, privé de grâce, ne songeant qu’à des «retours» ou à des ruptures toujours plus radicales, toujours plus vaines. La légèreté perdue, la gravité s’évanouit à son tour.»
(4) Op. cit., p. 37.
(5) Crépu, qui a bien raison de mépriser le personnage fat de l'Écrivain, devrait quelque peu se méfier de celui, tout aussi ridicule et encore plus boursouflé, du Critique... Car, ma foi, contrairement aux dires de l'auteur, nous sommes quelques-uns, oui, sans doute fort peu nombreux, à avoir lu Pascal, Bossuet, Sainte-Beuve et... Lucien Bodard dont les analyses, tout de même, cher Michel, sont un peu moins imparables que celles d'un Dupré lorsqu'il s'agit de tenter d'expliquer les origines de l'épuisement français !
(6) Guy Dupré, Les Manœuvres d'automne (Le Rocher, 1997), p. 89. Je recopie cet admirable passage, qui devrait être donné, dans les salles de classe, en exemple d'humilité et de grandeur mélangées, d'implacable lucidité aussi : «C’était la fin d’une espèce et d’une aire. Que resterait-il après eux ? Que restait-il devant nous qui n’avions pas encore rassemblé nos esprits ? La liberté à la française – d’où résultait la population des copistes et des scribes accroupis, écrivant sous eux, s’arrogeant le droit à la parole et revendiquant le droit à la différence, mais qui se ressemblaient comme les soies d’une même truie. Ce n’était plus le Veau mais le Cochon d’or que seuls, debout dans les siècles des siècles, les guerriers, les poètes et les princes tenaient en respect. Il n’y a que le temps qui n’ait pas peur du Cochon, et celui qui sait jouer sa vie sans compter ses jours. Au seul Trio respectable selon Charles Baudelaire, le prêtre, le guerrier, le poète – «Savoir, tuer et créer» –, nous substituerions un composé résineux des trois. Comprendre; faire disparaître des écrans intérieurs le son des célébrités de la chanson du jour; attendre pour écrire de pouvoir écrire des ouvrages qui réjouissent le cœur des hommes et des femmes de la région des Égaux. Prêtre, soldat, poète, il ne suffisait plus d’avoir une cuillère dans chacun des trois pots, il faudrait savoir les remuer toutes en même temps. Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien», ibid., p. 44.
(7) La Loi de Sainte-Beuve dont le grand critique se fait le chante dans son roman intitulé Volupté, «régit la mémoire antérieure aux premiers souvenirs et fait découler la nostalgie primordiale (et la fantasmagorie qui en procède), non de la petite enfance, mais du temps qui précède immédiatement le temps où nous sommes venus», in op. cit., p. 77.
(8) Dans ce nouveau passage admirable, Guy Dupré retrouve les vues plus que les accents d'un Léon Bloy et d'un Louis Massignon : «Nul ne connaît son propre nom, nul ne sait de quel personnage mystérieux – et peut-être mangé des vers – il tient la place… Ainsi des temps et des destinées antérieurs reçoivent-ils leur sens de temps et de destinées ultérieurs. Amours, guerres ou aventures au fond si peu enfermées dans la durée qu’elles ont occupée, et si peu irrévocablement révolues, qu’elles restent accessibles en tout temps, mouvantes, changeantes et malléables. Où donc est Jason ? Et que fait-il ? Où sont, et qui sont, Diotima, Marie Salomé, mère de Jacques le Majeur et de Jean, Esclarmonde de Foix ? Où sont, et qui sont, aujourd’hui, l’enchanteur Merlin enfermé dans sa colonne d’air par la trahison de la fée Viviane, Lancelot qui fut l’amant de la reine ?», in op. cit., p. 89.